Le père Thierry Tabone, curé de la paroisse.

Horaires du 13 au 19 septembre.
Horaires du 6 au 12 septembre, semaine XXIII.
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Traduction française des oeuvres complètes de saint Jean Chrysostome, sous la direction de M. Jeannin. Tome sixième: Commentaire sur les Psaumes. Bar-le-Duc, L. Guerin, éditeur, 1865.

Commentaire sur le Psaume 144
1. « Je célébrerai votre gloire, Ô mon Dieu, Ô mon roi, et je bénirai votre nom, dans tous les siècles des siècles. »
Analyse.
page 282
1. Nous mangeons la chair du Christ et nous buvons son sang. C'est surtout par nos actes que nous devons bénir Dieu. Ponrquoi l'homme a été créé. Des bienfaits dont Dieu nous comble. — 2. Contre les Anoméens qui prétendaient connaître Dieu comme il se connaît lui-même. Les œuvres de Dieu manifestent sa providence. — 3 et 4. Dieu est bon envers tous, non seulement envers les justes, mais encore envers les pécheurs. Que veulent dire ces paroles : In tempore opportuno ? — 5. Utilité des afflictions.
282-284
1. Ce psaume mérite la plus grande attention ; en effet, on y trouve les paroles que chantent sans cesse les initiés à nos mystères : « Tous les yeux sont tournés vers vous, tous attendent de vous leur nourriture dans le temps convenable ( 15 ). » Il est juste que celui qui est devenu fils de Dieu, qui jouit de la table spirituelle, rende gloire à son père. En effet, dit le Prophète, « Le fils glorifie son père, et le serviteur redoutera son maître » ( Malach. 1, 6 ). Vous êtes devenus fils et vous jouissez de la table spirituelle ; vous mangez la chair, vous buvez le sang de Celui qui vous a régénérés ; rendez-lui donc le tribut de reconnaissance que mérite un si grand bienfait. Glorifiez Celui qui vous a fait de tels dons ; et en prononçant les paroles de l'Écriture, conformez votre esprit aux pensées qu'elles expriment ; et, quand vous dites : « Je célébrerai votre gloire, ô mon Dieu, ô mon roi, » montrez toute la tendresse de l'affection, afin que de vous aussi Dieu dise, comme d'Abraham, d'Isaac et de Jacob : « Je suis le Dieu d'Abraham, le Dieu d isaac et le Dieu de Jacob » ( Exode 3, 6 ). Si vous prononcez ces paroles : Mon Dieu et mon roi, si tous ne vous bornez pas à les prononcer, mais que de plus vous montrez l'affection que ces paroles expriment, Dieu, de son côté, dira de vous : Mon esclave et mon serviteur. Ce qu'il a dit de Moïse : « Et je bénirai votre nom dans tous les siècles des siècles. » Le voyez-vous qui nous révèle les récompenses de la vie future ? Or ici, la bénédiction dont il parle, ne consiste pas seulement dans les paroles, mais surtout dans les actions. C'est par là en effet que Dieu est exalté ; c'est par là qu'il est béni. Et voilà pourquoi nous avons l'ordre de dire dans notre prière : « Que votre nom soit sanctifié ; » ce qui veut dire, soit glorifié. « Je vous bénirai chaque jour, et je bénirai votre nom dans tous les siècles des siècles ( 2 ). » Un autre texte : Dans tous les siècles, à perpétuité. Voilà surtout ce qui caractérise une âme pieuse, s'affranchir des choses de la vie présente et se consacrer aux saints cantiques. Ce serait en effet une honte que l'homme, cet être doué de raison, supérieur à tous les êtres visibles, le cédât aux créatures d'un ordre inférieur, quand il s'agit de bénir le Seigneur. Et non seulement ce serait une honte, mais de plus, une absurdité ; et comment ne serait-ce pas une absurdité, lorsque le reste de la création, chaque jour, à chaque heure du jour, célèbre la gloire du Seigneur ? « Les deux racontent la gloire de Dieu, et le firmament publie les ouvrages de ses mains. Le jour la proclame et l'annonce au jour, et la nuit en donne connaissance à la nuit » ( Ps. 18, 2, 3 ). Le soleil, la lune, le chœur varié des astres, toutes les autres créatures, disposées dans un ordre magnifique, proclament le grand ouvrier. Donc, si la créature supérieure à toutes les autres ne tenait pas la même conduite, bien plus ne produisait que des œuvres, qui seraient pour son créateur une malédiction, un sujet de blasphémer son Dieu, quel pardon pourrait mériter l'homme, quelle serait son excuse, que pourrait-il répondre, lui qui est fait pour plaire à Dieu, pour obtenir la royauté dans la vie à venir, et qui n'en tient aucun compte, et qui s'embarrasse dans les affaires du siècle et les soucis du monde ? Le Psalmiste ne ressemblait pas à cet homme, sa vie entière était une offrande de louanges au Seigneur ; de louanges en paroles, de louanges en actions. Car, notre dette est considérable envers le Dieu qui nous a faits, quand nous n'étions pas encore ; qui nous a faits, tels que nous sommes ; qui nous a donné la naissance, et nous gouverne, et, chaque jour, nous montre des preuves particulières, des preuves publiques de sa providence, du soin qu'il prend de nous, soit secrètement, soit ouvertement, soit que nous le sachions, soit à notre insu. Qu'est-il besoin de rappeler les biens manifestes dont il nous a comblés ? Les créatures assujéties à notre service, la constitution de notre corps, la noblesse de notre âme ; ce gouvernement qui agit chaque jour, par des miracles, par des lois naturelles, par des châtiments ; la manifestation variée, incompréhensible de la Providence, ce bien qui renferme tous les biens, à savoir : qu'il n'a pas même épargné son Fils unique à cause de nous ; les présents dont il nous comble par le baptême, par les sacrements ; les biens ineffables à nous accordés, la royauté, la résurrection, pour héritage, la plénitude de la félicité. Enumérer un à un chacun de ces bienfaits, c'est s'abîmer dans une mer de grâces inénarrables, c'est reconnaître à combien de titres nous sommes les tributaires de la bonté de Dieu. Et, nous ne lui devons pas nos louanges uniquement pour ces dons, mais encore parce qu'il est la majesté infinie, l'être immuable et sans déclin. Oui, cette substance même nous commande de la glorifier, de la bénir ; nous lui devons nos actions de grâces sans fin, notre culte, notre adoration de tous les instants. C'est ce que le Prophète exprimait précisément par ces paroles : « Le Seigneur est grand, et infiniment digne de louanges, et sa grandeur n'a point de bornes ( 3 ). » Comme il a dit : « Je vous bénirai, et je célébrerai votre gloire, » il tient à montrer que Dieu n'a besoin, ni de nos louanges, ni de nos bénédictions ; que sa gloire ne reçoit aucun accroissement des louanges qu'on lui décerne. En effet, sa substance est à l'abri de toute destruction : elle n'a besoin de rien absolument ; mais ceux qui louent le Seigneur, acquièrent eux-mêmes de la gloire. Et maintenant, ce n'est pas seulement pour cette raison, mais aussi parce que sa gloire est excellente, que nous lui devons nos louanges. De là ces paroles du Psalmiste : « Le Seigneur est grand, et infiniment digne de louanges, » c'est-à-dire, n'ayant besoin de rien absolument. Que signifie, « Digne de louanges ? » Digne d'être célébré, par nos louanges, par nos chants, par nos hymnes. Et maintenant, il n'est pas seulement digne de louanges, mais infiniment digne ; » aussi ajoute-t-il, « infiniment. » Mais, maintenant, dans l'impossibilité de rendre, par des paroles, jusqu'à quel point le Seigneur est digne de louanges, il ajoute : « Et sa grandeur n'a point de a bornes. » Un autre interprète a dit : « Et sa grandeur ne se peut trouver ; » ce qui revient à ceci : puisque tu as un Seigneur qui est grand, toi aussi, élève ton esprit, dégage-toi des choses de la vie présente, conçois des sentiments au-dessus de la bassesse des choses présentes ; je ne te dis pas, laisse-toi égarer par le délire d'un vain orgueil, je te dis, fais-toi une âme grande, une âme élevée. Autre chose en effet est l'arrogance, autre chose la grandeur d'âme. L'arrogance consiste à se vanter sans sujet, à s'étaler, à mépriser ses compagnons d'esclavage ; l'élévation de l'âme au contraire consiste dans l'humilité de la pensée, qui regarde comme un pur néant les pompes de la vie présente.
2. Où sont-ils maintenant ceux qui prétendent connaître Dieu aussi bien que Dieu se connaît ? Qu'ils entendent la parole dû Prophète : « Sa grandeur n'a point de bornes, » et qu'ils rougissent de leur délire, « Les générations et ensuite les générations loueront vos œuvres ( 4 ). » Le Psalmiste, ici, est fidèle à son habitude. Après avoir admiré la grandeur et la gloire de Dieu, il célèbre ses œuvres ; ce qu'il fait par ces paroles : « Les générations, et ensuite les générations loueront vos œuvres. » Il montre la grandeur qui éclate dans les ouvrages. Il veut dire : ces ouvrages n'ont pas une courte existence, ce ne sont pas des productions éphémères, de deux ou de trois années ; ces œuvres s'étendent, subsistent dans toute l'étendue des âges, de sorte que chaque génération les pourra contempler. C'est là en effet ce que signifie : « Les générations et ensuite les générations : » ce qui veut dire la génération présente, et celle qui suit et celle qui viendra encore après, et la suivante encore, et toute la série des générations. Et maintenant, la création s'étend et persiste, semblable à elle-même, dans toute la durée des temps ; à savoir, le ciel, la terre, la mer, l'air, les lacs, les fontaines, les fleuves, les semences, les plantes, les herbes, les bienfaits qu'elles nous transmettent ; le cours de la nature qui ne s'interrompt jamais ; les pluies, la succession inaltérable des saisons, la nuit, le jour, le soleil, la lune, les astres, tout le reste ; et, en outre, tout ce qui se fait chaque jour en vue de chaque génération, et en particulier et en public, pour la correction, pour le bien de la race universelle des hommes ; les merveilles qui éclataient sans cesse aux yeux des Juifs, les signes qui manifestaient la Providence, soit qu'elle rendît la terre féconde, soit qu'elle accordât des victoires, soit qu'elle éclatât de mille autres manières ; tout ce qui a paru à l'avènement du Christ ; tout ce qui s'est montré au temps des apôtres, au temps des persécutions ; signes bien plus nombreux et plus considérables que les signes antiques ; ajoutons-y encore ce qu'a vu notre génération. Car il n'est aucune époque où Dieu ne manifeste, en dehors de tous ces signes communs, un signe particulier de sa providence, « Et publieront votre puissance. » Elles la publieront soit par les bienfaits, soit par les châtiments. Dieu ne cesse jamais, en aucun temps, de pourvoir, par tous les moyens, aux besoins de notre nature, qu'il gouverne dans tous les temps, « Elles parleront de la magnificence de votre gloire et de votre sainteté et raconteront vos merveilles ( 5. ) » Un autre texte : « Elles raconteront la beauté de votre louange, et les paroles de vos étonnantes merveilles. »
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Le Psalmiste a montré la puissance, il montre maintenant la supériorité, l'excellence de cette puissance. Car elle n'a pas produit simplement des œuvres vulgaires, mais tout ce qu'elle a fait, est tellement merveilleux, surprenant, que ces œuvres dépassent la nature humaine, qu'on y trouve partout des raisons d'admirer, de glorifier l'ouvrier. Considérez donc les événements de l'Égypte, les événements de la Palestine, au temps d'Abraham, d'Isaac et de Joseph ; en Égypte encore, ce qui a éclaté au temps de Moïse, et dans le désert, et après l'entrée dans la terre promise ; et maintenant, ce qui s'est passé dans la captivité, sous Nabuchodonosor ; ce qu'on a vu dans la fournaise ; ce qu'on a vu dans la fosse aux lions, et au retour de la captivité, et à l'époque des prophètes ; toutes ces œuvres proclamaient la puissance de Celui qui les a faites, sa gloire, sa majesté ; œuvres éminemment destinées à frapper de stupeur et d'admiration. « Elles publieront la puissance de vos œuvres terribles, et annonceront votre grandeur ( 6 ). »
Ces paroles montrent la plénitude de la puissance qui décerne les bienfaits et les châtiments ; elles montrent aussi, que toutes les merveilles enumérées sont ou des châtiments, ou des bienfaits. Et la preuve en est non seulement dans les événements d'alors, mais encore dans la nature même des créatures, lesquelles manifestent ce double caractère d'un pouvoir bienfaisant. Instruments destinés à porter la terreur, ainsi les éclairs, les tonnerres, les foudres, les tourbillons de feu, la peste, les neiges, la grêle, la nielle, la glace, les incendies, les inondations ; parmi les reptiles : les dragons, les scorpions, les serpents ; parmi les animaux qui volent, les sauterelles ; parmi les plus vils des êtres, la mouche des chiens, la chenille ; et ces instruments de douleur sont en même temps des instruments de la Providence, des instruments de conversion, pour secouer l'engourdissement, dissiper le sommeil, pour tirer l'homme de la léthargie, pour réveiller l'activité. Et non seulement dans ces êtres, mais dans leurs contraires aussi, éclate la perfection de la force qui les a produits. Aussi le Psalmiste, qui veut nous instruire de ces choses, après avoir dit : « Elles publieront la puissance de vos œuvres terribles, et annonceront votre grandeur. » a-t-il ajouté : « Elles attesteront l'abondance de votre douceur ( 7 ). » Un autre texte : « De votre bonté, et elles tressailleront de joie, en célébrant votre justice. » Un autre interprète dit : « Et elles béniront vos miséricordes. » Quant à nous, après avoir énuméré les choses faites pour effrayer, nous devons aussi nommer les contraires. Nous les voyons, nous les trouvons autour de nous : la succession des saisons, les jours, les jardins, les prairies, la variété des fleurs, la douceur de l'eau qui désaltère, l'influence salutaire des pluies, les fruits de la terre, la variété de ses productions, la diversité des arbres, les vents agréables, les rayons du soleil, le disque étincelant de la lune, le chœur varié des astres, les nuits calmes et tranquilles ; parmi les animaux : les brebis, les bœufs, les chèvres ; parmi les bêtes sauvages : les biches, les cerfs, les lièvres et tant d'autres qui sont innombrables ; parmi les oiseaux, ceux dont la chair est bonne à manger. Il est visible que le but du Créateur n'est pas seulement la punition, mais beaucoup plus, le bienfait. Il est des œuvres dont le but est d'inspirer la terreur, et lorsque, parfois, Dieu essaie de pareils moyens, il le fait en vue des hommes tellement insensibles que la crainte même est impuissante à les corriger. Pour les œuvres qui manifestent sa munificence et sa splendeur, ce sont des bienfaits qui s'étendent non seulement sur ceux qui les méritent, mais sur les indignes.
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3. Donc, le Seigneur, dans la variété des moyens par lesquels il opère notre salut, emploie tantôt les uns tantôt les autres, et les bienfaits plus souvent que les coups terribles, parce qu'il ne veut que notre bien. Aussi, menace-t-il de la géhenne non pour l'infliger, mais pour ne pas l'infliger. Il la réserve au démon : « Allez, dit-il, au feu éternel qui a été préparé pour le démon ( Matth. 25, 41 ) ; » mais c'est le royaume du ciel qu'il nous prépare, montrant par là qu'il ne veut pas précipiter l'homme dans la géhenne. « Le Seigneur est clément et miséricordieux ; il est patient et rempli de miséricorde. Le Seigneur est bon envers tous, et ses miséricordes s'étendent sur toutes ses œuvres ( 8, 9 ). » Vous voyez que le Prophète insiste sur ces pensées plus douces ; là, son discours s'étend ; il sait, en effet, que c'est en cela surtout que s'exerce la puissance de Dieu. Dieu n'aurait pu nous conserver, si sa clémence n'eût été grande ; si nous continuons de vivre, c'est grâce à son immense bonté ; et voilà pourquoi il disait : « C'est moi qui efface vos iniquités, et je vous ai défendus dans vos péchés » ( Isaïe 43, 25 ). « Le Seigneur est clément et miséricordieux. » Voyez de quelle manière le Psalmiste démontre cette ineffable clémence ; non seulement Dieu a pitié des pécheurs, mais le Seigneur prouve encore autrement sa rare clémence, par la douceur, par la patience avec laquelle il attend le repentir ; de telle sorte que le pécheur peut, grâce à la clémence divine d'abord, grâce ensuite à son zèle propre, recouvrer son salut avec la confiance que donne l'accomplissement du devoir. Mais Dieu n'est pas seulement un Dieu de miséricorde ; ajoutez qu'il est plein de miséricorde. Le Psalmiste montre par là que cette miséricorde ne se peut mesurer, qu'elle est incompréhensible, qu'aucun discours ne la peut expliquer. Toutefois, par ce qu'il ajoute, il nous la montre, autant que possible : « Le Seigneur est bon envers tous, et ses miséricordes s'étendent sur toutes ses œuvres. »
Que signifie, « envers tous ? » Envers les pécheurs mêmes, dit-il ; envers ceux qui vivent dans le crime. Car, ce ne sont pas seulement les justes, ni les hommes vertueux, ni les pécheurs repentants, ce sont tous les hommes qui proclament, par les traitements qu'ils reçoivent, sa miséricorde et sa bonté. Et si l'on me demande : qui donc a éprouvé sa bonté ? Je dirai : ce n'est pas Abel seulement, mais Caïn ; ce n'est pas Noé seulement, mais ses enfants, mais ceux que le déluge a engloutis, car toutes ces œuvres sont des opérations de la bonté. Et si vous voulez comprendre, combien il est vrai de dire que cette bonté s'étend sur tous, faites, avec moi, la réflexion que voici : Quelle bonté, répondez-moi, Dieu n'a-t-il pas montrée envers ce meurtrier de son frère, envers celui qui n'avait pas reculé devant un pareil assassinat, envers celui qui avait souillé sa main, envers celui qui avait foulé aux pieds les plus saintes lois ? Il le livre à un châtiment, qui est plutôt un avertissement qu'un supplice ; il lui donne la longueur du temps pour se purifier de sa faute, et il fait servir à l'enseignement des autres les souffrances de ce grand coupable. Quelle bonté n'a-t-il pas montrée, répondez-moi, envers ces malades incurables des temps du déluge, que ni menaces, ni raisonnements, ni aucun autre moyen n'avaient pu arrêter dans leurs voies corrompues ? Il leur applique la dette commune de la nature, en place de remède ; il leur inflige la mort la plus légère, la mort au sein des eaux. Maintenant cette expression : « Envers tous, » ne s'applique pas seulement aux hommes, mais à tous les êtres visibles, aux animaux, aux êtres dépourvus de raison. Ce n'est pas tout, si l'on remonte aux anges, aux archanges, on verra la plénitude de sa bonté, la plénitude de sa miséricorde ; car chaque œuvre révèle la grandeur de sa bonté. Voilà pourquoi le Psalmiste ajoute : « Que toutes vos œuvres vous louent, Seigneur, et que vos saints vous bénissent ( 10 ), » c'est-à-dire, vous rendent des actions de grâces, vous adressent leurs chants, et ceux qui ont reçu le privilège de la raison, et ceux qui n'ont pas en partage la parole. Car, ceux qui ne parlent pas, ont été faits de telle sorte que chacun de ces êtres muets bénit Dieu, par l'essence même de sa nature, tout muet qu'il est, parce que les hommes voient ces êtres sans langage, et jouissent des services qu'ils leur rendent ; ces êtres louent le Seigneur, par leur propre substance ; les hommes le louent, de plus, par leur conduite et par leurs actions. C'est ce qu'exprime le Psalmiste, quand il ajoute : « Et « que vos saints vous bénissent. » Ceux à qui il donne le nom de saints, ce sont les hommes qui accomplissent les volontés de Dieu, ceux auprès de qui les péchés et la corruption ne trouvent aucun accès. « Ils publieront la gloire de votre règne ( 11 ). » Que signifie, « ils publieront la gloire ? » C'est-à-dire, que rien ne vous manque ; que vous aimez la race humaine, que l'homme est l'objet de vos soins ; que vous, qui n'avez nul besoin de ceux qui vous sont soumis, vous leur montrez une providence pleine d'attention ; cela veut dire, que votre lumière est inaccessible, votre substance ineffable, incompréhensible. « Et célébreront votre puissance, » c'est-à-dire chanteront votre puissance, irrésistible, invincible ; non pas que vous ayez besoin de ces hymnes et de ces louanges, mais elles sont utiles à ceux qui les font entendre ; elles sont, pour les autres, un enseignement, et elles les associent à ce concert de louanges. Aussi le Psalmiste ajoute-t-il : « Afin de faire connaître aux enfants des hommes la grandeur de votre pouvoir, et la gloire si magnifique de votre règne ( 12 ). » — Il montre par là que Dieu admet les louanges afin que tous les hommes connaissent sa puissance. Grande puissance, grande gloire, honneur magnifique, magnifique et ineffable ; non seulement au-dessus de toute parole, mais au-dessus des forces de la pensée. Mais maintenant il faut à cette magnifique et ineffable puissance des bouches qui la révèlent, puisque le grand nombre l'ignore. Le soleil aussi est l'astre le plus resplendissant et cependant les yeux malades n'en voient pas la lumière ; il en est de même de la divine Providence, plus éclatante que tous les soleils ; mais ceux dont la raison est pervertie, dont les oreilles sont fermées, ont besoin du zèle qui s'applique à dilater leur pensée.
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4. Il ne faut donc pas se lasser de faire retentir auprès d'eux, de leur répéter cet enseignement. Maintenant que le Psalmiste a parlé de la gloire, de la magnificence divine, qu'il a laissée dans sa course, qu'il n'a pas assez mise en tout son jour, il reprend encore ce sujet, dans la mesure de ses forces, il montre ce qu'est cette gloire, il ajoute : « Votre règne est un règne qui s'étend dans tous les siècles ( 13 ). » Il ne se borne pas, dit-il, au siècle présent, mais il s'étend sur ceux qui viennent ensuite. Règne sans fin, règne sans limites, qui n'a pour limites que l'éternité. « Et votre empire, passe de race en race, dans toutes les générations. » Concevez, par là encore, que c'est un règne sans fin, comprenant tout dans l'univers, comprenant tout dans la série des siècles, comprenant tout dans l'étendue des temps. « Le Seigneur est fidèle dans toutes ses paroles, et saint dans toutes ses œuvres. » Après avoir dit que ce règne est sans fin, stable, solide, en dehors de tout changement, il exprime maintenant ce que la divine parole a de solide ; car cette expression Fidèle, veut dire ferme, vrai. Si le Seigneur est fidèle, ses paroles subsisteront absolument. Or, de même que son règne est en dehors de toute déchéance et n'a pas de limites, de même ses paroles sont solides et fermes. Donc, ni son règne n'est interrompu, ni ses paroles ne se perdent. Mais si ces paroles ne se perdent pas, il est nécessaire absolument qu'elles soient suivies de la réalité. Si quelque part il énonce quelque chose qui ne s'est pas accompli, voyez, comment, même en ce cas, subsiste la vérité de sa parole : « Je prononcerai l'arrêt contre les nations et les royaumes, pour les perdre et les déraciner ; et si ces nations font pénitence de leurs vices, moi aussi je me repentirai des maux que j'avais promis de leur faire. » Et, pour ce qui concerne les bienfaits, de même : « Je promettrai des bienfaits, » dit le Prophète, « et si les peuples changent, moi aussi je changerai, je ne me tiendrai pas à ce que j'avais dit » ( Jérém. 18, 7, 10 ).
« Et saint dans toutes ses œuvres. » Que veut dire « saint ? » Irréprochable, droit, pur, au-dessus de toute accusation, ne fournissant aucun prétexte de blâme, « Le Seigneur soutient tous ceux qui sont près de tomber, et il relève tous ceux qui sont brisés ( 14 ). » Le Psalmiste a dit du règne, qu'il n'a pas de fin ; des paroles, qu'elles sont vraies ; des œuvres, qu'elles sont irrépréhensibles. Il a parlé de la gloire et de la magnificence ; il parle maintenant de la clémence ; et voici, de ce règne, la gloire la plus éclatante. Non seulement Dieu soutient ceux qui sont debout, mais il prévient la chute de ceux qui vont tomber, et ceux qui sont à terre, il les redresse. Et, ce qui est plus admirable, ce n'est pas à tel ou tel, mais à tous qu'il apporte ce secours ; à tous, quoique esclaves, quoique pauvres, quoique obscurs, quoique descendus d'êtres obscurs. Le Seigneur est en effet le Seigneur pour tous. Et il ne néglige pas ceux qui sont tombés, et il ne dédaigne pas ceux qui chancellent ; et ce qu'il fait dans la nature entière, il le fait pour chaque être en particulier. Si parmi ceux qui sont tombés il en est qui ne se relèvent pas, il n'en faut pas accuser celui qui veut les redresser, mais ceux qui ne veulent pas qu'on les relève. Quand Judas tomba, il voulut le relever, et, pour le relever, il fit tout, mais Judas ne voulut pas. Pour David, il est certain qu'après sa chute, il le releva et l'affermit ; Pierre allait tomber, il le retint ; voyez comment, écoutez : « Simon, Simon, » dit-il, voici que Satan vous a réclamés, pour vous cribler tous, comme on crible le froment ; et moi j'ai prié pour vous en particulier, afin que votre foi ne détaille point » ( Luc 22, 31, 32 ). Le Psalmiste exprime ensuite un autre genre de bienfaits ; car elle est variée, multiple, la providence que déploie pour nous le Seigneur. « Tous, Seigneur, ont les yeux tournés vers vous, et ils attendent de vous, que vous leur donniez leur nourriture dans le temps propre ( 15 ). » Voyez-vous comme il montre que la bonté de Dieu s'étend sur tous, que ses miséricordes s'étendent sur toutes ses œuvres ? De même qu'il est dit dans l'Évangile : « Qui fait lever son soleil sur les méchants et sur les bons, et fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes ( Matth. v, 45 ), » de même, ici, le Psal miste, exprimant la même pensée, dit : « Et vous leur donnez leur nourriture dans le temps propre. » En effet, ce ne sont pas les pluies, la terre, l'air, c'est l'ordre de Dieu qui produit les fruits.
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Cette expression « dans le temps propre, » signifie, toutes choses arrivent à des époques déterminées, et se reproduisent d'après un ordre de successions diverses. C'est là en effet la plus grande preuve de la sagesse divine, que les productions destinées à nourrir les hommes ne viennent pas toutes en même temps, mais qu'elles soient distribuées dans toute la durée de l'année, de telle sorte que le laboureur se repose, et que les fruits ne se corrompent pas. Donc, cette expression « dans le temps propre, » signifie, ou bien ce que nous avons dit précédémment, que toutes choses sont distribuées dans le temps qui convient à chacune d'elles, ou bien que Dieu donne la nourriture aux indigents, à ceux qui éprouvent le manque de ressources. Et pourquoi le Psalmiste dit-il, me demandera-t-on : « Tous, Seigneur, ont les yeux tournés vers vous ? » Certes, un grand nombre de personnes attribuent tout au hasard, ainsi font les impies. Le Psalmiste exprime ici la vérité absolue du fait, comme lorsqu'il dit, dans un autre passage : « Il nourrit les petits des corbeaux, qui invoquent son secours ( Ps. 146, 9 ), » quoique ce soient des animaux qui n'ont pas la raison en partage. « Et les petits des lions rugissent après leur proie, et demandent à Dieu leur nourriture » ( Ps. 103, 21 ). Assurément ces animaux sans raison, ne demandent rien à Dieu, à vrai dire ; mais, ici encore, le Psalmiste a en vue ce qu'il y a d'absolument vrai dans le fait qu'il rapporte, et ce n'est pas de la disposition intérieure des animaux, mais de la réalité des choses qu'il faut entendre ces paroles. « Vous ouvrez votre main, et vous remplissez tous les animaux de bon plaisir ( 16 ). » « Main » signifie ici l'opération divine, la force qui fournit. Toutes les paroles du Psalmiste montrent que ce n'est pas dans les éléments, mais dans la Providence divine, que réside la génération de tous les fruits. Et de plus, maintenant, pour montrer la facilité de l'œuvre, il dit : « Vous ouvrez votre main. » Les hommes d'alors, abandonnant la principale cause de tout ce qui existe, adoraient l'air et le soleil, auxquels ils se croyaient redevables de tous les fruits. Le Psalmiste, pour élever les esprits au principe suprême, à l'auteur de toutes choses, au Seigneur, fait souvent entendre les mêmes paroles ; il montre que c'est de sa main, c'est-à-dire, du soin qu'il prend de nous, de sa Providence, que nous viennent tous les biens qui nous inondent.
5. « De bon plaisir ; vous remplissez tous les animaux de bon plaisir. » Cela veut dire que Dieu remplit chaque être animé, de ce que veut cet être animé, de ce qui plaît à chacun de ces êtres. En effet, Dieu ne donne pas simplement la nourriture, mais il la donne selon l'utilité de chacun, selon le désir de chacun, de manière à rassasier ; voici ce que dit le Psalmiste : Et aux êtres sans raison, et aux hommes, et à tous les êtres, vous donnez ce qui est agréable à chacun, ce qui plaît à chacun ; et non seulement vous donnez, mais vous donnez de manière à remplir, de manière que rien ne manque. Voilà pourquoi il dit : « Vous remplissez tous les animaux de bon plaisir. Le Seigneur est juste dans toutes ses voies, et saint dans toutes ses œuvres ( 17 ). » Ce qu'il entend par « voies », ici, c'est le gouvernement, la providence, la sollicitude, avec laquelle Dieu a tout formé. Toutes ses œuvres, dit-il, célèbrent ses louanges, sont pleines de merveilles, qui ne laissent à personne aucun prétexte de blâme, quoiqu'il y ait des gens que la colère possède, qu'agite une fureur insensée. Toutes ses œuvres sont naturellement brillantes, resplendissantes, proclamant la prévoyance de l'ouvrier, sa sollicitude, son affection pleine de tendresse, sa justice, sa sainteté. « Le Seigneur est proche de tous ceux qui l'invoquent en vérité ( 18 ). » Et voici maintenant un autre caractère de la Providence, et qui résume tous les biens. Après avoir dit les présents faits en commun même aux infidèles, les aliments et les pluies, le Psalmiste ajoute les dons particuliers pour les fidèles. Quels sont-ils ? D'être près d'eux, de les défendre, de prendre soin d'eux ; de déployer, pour eux, une plus grande providence ; d'être, pour eux, plein de bonté, de miséricorde, de douceur, de leur révéler les vrais biens.
288-289
« Il accomplira la volonté de ceux qui le craignent, il exaucera leur prière et les sauvera ( 19 ). » Mais, dira-t-on, Paul voulait écarter de lui l'ange de Satan ( 2 Cor. 12, 8 ), c'est-à-dire, les tentations, les afflictions, les assauts perfides, et Dieu n'a pas fait ce que voulait Paul. Au contraire, il l'a fait, car lorsque Paul eut compris que ce qu'il demandait n'avait aucune utilité, il conçut une volonté contraire, une volonté forte, et qui était l'ouvrage de Dieu. Et voilà pourquoi Paul disait : « Je me plais dans les faiblesses, dans les afflictions, dans les persécutions » ( 2 Cor. 12, 40 ). S'il voulait d'abord tout le contraire, cette volonté provenait de son ignorance ; mais, une fois qu'il eut appris que Dieu voulait qu'il fût éprouvé, Paul consentit sans peine à la volonté de Dieu. Et, en effet, autre n'est pas la volonté de Dieu, autre la volonté de ceux qui le craignent ; et si parfois ceux-ci veulent ce que demandent les autres hommes, ils se corrigent bientôt. « Le Seigneur garde tous ceux qu'il aime, et il perdra tous les pécheurs ( 20 ). » Voici encore une remarquable preuve de la divine Providence ; elle conserve, elle fortifie, elle se révèle à tous. Maintenant ceux que le Psalmiste appelle pécheurs, ce sont ceux qu'afflige un mal sans remède, ceux qui ne veulent pas se corriger. Si parfois Dieu permet que quelques-uns de ceux qui l'aiment, soient frappés par la mort, voyons-y encore la marque du Dieu qui conserve. C'est ce qui est arrivé pour Abel. En effet, leurs corps ont beau mourir, leurs âmes subsistent plus glorieuses, et elles recevront ensuite des corps inaccessibles à la destruction. Donc, après avoir parlé de ces différentes espèces de providences, autant que le discours pouvait les exprimer ; des soins communs, des soins particuliers, de la sollicitude pour les saints, surtout pour ceux qui ont chancelé ; du soin de ceux qui sont renversés, de la providence, de la patience, de la correction des pécheurs, de la protection des saints, c'est encore par un cri de louanges qu'il termine, et il couvie la terre à s'associer tout entière à ce tribut d'éloges : « Ma bouche publiera les louanges du Seigneur, que toute chair bénisse son saint nom, dans tous les siècles, et dans l'éternité » ( 21 ). Voyez-vous avec quelle sagesse il convie non seulement ceux qui reçoivent les bienfaits du Seigneur, mais ceux-mêmes qui sont punis ( car la punition même révèle la providence ) ; non seulement les hommes, mais encore les animaux, et les éléments, et toutes les créatures insensibles, car toutes sont remplies de la bonté du Seigneur ? Donc, nous aussi, ne cessons pas d'élever à ce Dieu si bon, à ce Dieu rempli de tant d'amour, à ce Dieu qui étend partout sa bienfaisance, de faire monter, à chaque heure, les cris de la louange, de le célébrer, par nos actions et par nos paroles, afin d'obtenir, et les biens de la vie présente, et les biens à venir, par la grâce et par la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, à qui appartiennent la gloire et l'empire, dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
⁂
LA GRANDE VIE DE JÉSUS-CHRIST par LUDOLPHE LE CHARTREUX
Tome IV, 2ème édition. Traduction de Dom Florent Broquin, religieux du même ordre Paris, 1883.

Le dernier de la journée
Matthieu 9, 30; 20, 1-16
490-491
Parce qu'il ne suffit pas de tout quitter, mais qu'il faut persévérer toujours sans se lasser jamais, le Seigneur ajouta les paroles suivantes pour préserver de la torpeur ceux qui commencent avec zèle : Beaucoup de premiers qu'ils étaient deviendront les derniers; et beaucoup qui étaient les derniers deviendront les premiers ( Matthieu 19, 30 ) . Plusieurs, en effet, montent et descendent d'un état dans un autre, tantôt meilleur, tantôt pire; il y en a de fervents qui se refroidissent ensuite, et il y en a de froids qui s'enflamment tout à coup. Il en est qui débutent avec un élan extraordinaire dans la voie de la perfection, de manière à surpasser les autres par un grand nombre d'œuvres excellentes; mais peu à peu ils se relâchent et s'arrêtent dans la carrière de la vertu, ou même ils glissent et tombent enfin dans l'abîme du vice, parce qu'ils ont laissé le feu de l'amour divin s'affaiblir et s'éteindre dans leur âme. D'autres, au contraire, qui avaient commencé tard et avec tiédeur à faire le bien, s'y adonnent ensuite avec tant d'ardeur qu'ils l'emportent par leurs mérites sur ceux qui semblaient les avoir devancés. L'Écriture sainte nous offre des exemples remarquables de ces divers changements : ainsi, Judas d'Apôtre qu'il était devient apostat, tandis que le voleur en croix devient confesseur du Christ; les Juifs qui ont été les premiers appelés seront les derniers convertis, au lieu que les Gentils appelés les derniers ont été convertis les premiers. De même aussi, les derniers par l'humilité deviennent les premiers en gloire, et les premiers par la superbe deviennent les derniers par l'abjection où ils sont enfin précipités; car plusieurs qui sont méprisés en ce monde seront glorifiés en l'autre, et plusieurs qui sont applaudis par les hommes seront condamnés par Dieu.
491-492
Jésus confirma la maxime précédente en proposant une parabole, dans laquelle il nous apprend à fuir l'oisiveté et nous engage à embrasser le travail. Cette parabole s'adressait spécialement aux disciples, parce qu'il convient surtout aux prélats de travailler dans le champ du Maître. Pour mieux découvrir les utiles enseignements qu'elle renferme, il faut y noter six choses. 1° L'homme père de famille, c'est Dieu lui-même que sa tendre affection pour nous rend humain de quelque façon, c'est-à-dire bienveillant, doux et miséricordieux envers les hommes. Il est justement appelé père de famille en sa qualité de Créateur; car par sa Providence il dirige tout dans l'univers comme un père de famille gouverne tout dans sa maison. 2° Les ouvriers, ce sont ceux qui annoncent et pratiquent la vraie doctrine; mais, hélas ! aujourd'hui il y a beaucoup de beaux parleurs et peu de bons travailleurs, car ils enseignent et ils n'agissent point ( Matthieu 23, 3 ) . 3° Le denier, c'est la vie éternelle promise aux ouvriers du Seigneur. 4° La vigne, c'est l'Église, selon saint Grégoire ( Homélie 19 in Évangile ) ; ou l'âme, selon saint Basile ( in chapitre 5 Isaïe ) ; ou bien encore, d'après saint Chrysostôme ( Homélie 54 Oper. imp. ) , c'est la justice prise en général. 5° Les heures marquent les différentes époques du monde ou même les divers âges de chaque homme. 6° L'intendant de la vigne, c'est Jésus-Christ en tant qu'homme; mais en tant que Dieu il est aussi le père de famille conjointement avec son Père, parce qu'ils ont tous deux avec le Saint-Esprit une seule et même nature inséparable et indivisible.
492-493
Le Sauveur dit donc à ses disciples ( Matthieu 20, 1 ) : Le royaume des cieux est semblable à un père de famille; c'est-à-dire, dans l'administration et la composition de son Église, ou dans la vocation et la rémunération des justes qui doivent former le royaume des cieux, Dieu, auteur et maître de l'univers, se comporte à peu près comme un père de famille qui sortit de grand matin afin de louer des ouvriers pour sa vigne. Dieu sort pour ainsi dire de lui-même, quand il agit au dehors en révélant et exerçant sa bonté; car, ainsi que le remarque saint Grégoire ( Homélie 19 in Évangile ) , il demeure comme renfermé dans son intérieur, tant qu'il reste inconnu aux créatures; mais quand il se découvre à elles, il se produit de quelque façon à l'extérieur; d'où il résulte que plus il se manifeste souvent, plus il sort fréquemment. Ainsi donc, Dieu sortit dès le point du jour, lorsqu'il se manifesta dans le premier âge du monde à partir d'Adam jusqu'à Noé. Son but était de louer des ouvriers pour sa vigne, c'est-à-dire de trouver des hommes fidèles à le servir et capables de le faire connaître dans l'Église militante, qui a pour rameaux tous les croyants depuis Abel, le premier des justes, jusqu'au dernier des élus. — D'après saint Chrysostôme ( loco citato ) , le Seigneur loue des ouvriers pour sa vigne, lorsqu'il détermine les bons à cultiver les œuvres de la justice; elle a pour branches les différentes vertus et pour fruits des mérites excellents. Selon saint Basile ( loco citato ) , la vigne où Dieu nous engage à travailler, c'est l'âme ou la conscience, de laquelle nous devons retrancher les pousses luxuriantes de la concupiscence charnelle, enlever les pierres de la superbe, et extirper les épines de l'avarice. Ou bien encore, la pénitence est la vigne où les pécheurs sont sollicités de se rendre à diverses heures; car les uns se convertissent dès l'enfance, les autres dans la jeunesse, d'autres enfin dans la vieillesse. — À quelque heure que le Seigneur nous ait appelés, ne négligeons pas de travailler dans la vigne où il nous a placés; autrement nous serions traités comme Adam qui fut expulsé du paradis terrestre et comme le peuple juif qui a été banni de la Terre promise. Que les châtiments terribles des devanciers servent d'instructions salutaires pour leurs successeurs !
493-494
Or étant convenu avec les ouvriers de leur donner un denier par jour, il les envoya à sa vigne ( Matthieu 20, 2 ) . Le Seigneur, en effet, dès le commencement du monde, suscita des Prophètes pour prêcher la foi au Rédempteur futur, et il invita les hommes à observer la justice en accomplissant des œuvres bonnes. La convention qu'il fit d'un denier comme salaire n'est autre que la promesse de la vie éternelle; car le denier est le symbole de la vie éternelle pour plusieurs raisons : soit à cause du nom et de la forme qu'il a, soit à cause de l'image et de l'inscription qu'il porte. En effet, 1° le denier tire son nom du nombre dix, parce que, dans l'origine, cette pièce d'argent valait dix as, autrement dix sous de monnaie en cuivre; elle figure ainsi le prix du royaume céleste » qui est promis à l'observation du Décalogue. 2° Le denier, ayant la forme ronde, n'offre pas de point extrême que l'on puisse regarder comme le premier ou le dernier; de cette manière il marque l'éternité bienheureuse dont la possession n'a point eu de commencement pour Dieu, et qui pour nous aussi n'aura point de fin. 3° Le denier, sur lequel est gravée l'effigie royale, représente l'exacte conformité de l'âme avec Dieu; car il imprime sa ressemblance parfaite dans les Bienheureut qu'il transforme pour ainsi dire en lui-même. 4° Le denier, par l'inscription qu'il porte, désigne la plénitude de la science et la connaissance de la vérité dont jouiront les Saints glorifiés. — De plus, la vie éternelle est, sous plusieurs rapports, comme le denier de la journée : elle est, en effet, la rétribution promise pour la vie présente, considérée comme un seul jour pendant lequel nous devons faire continuellement le bien; elle n'est accordée qu'à l'homme qui a travaillé pendant le jour de la grâce, et non point pendant la nuit du péché; enfin elle ne sera donnée qu'au jour suprême de la gloire céleste.
494-495
Étant sorti de nouveau vers la troisième heure, il vit d'autres ouvriers qui demeuraient inoccupés sur la place publique. Il leur dit : Allez aussi vous autres à ma vigne et je vous donnerai un juste salaire. Et ils y allèrent ( Matthieu 20, 3, 4 ) {1}. Cette troisième heure est l'époque pendant laquelle la miséricorde divine se manifesta plus distinctement depuis le temps de Noé jusqu'à celui d'Abraham. Selon l'interprétation de saint Chrysostôme ( loco citato ) , le forum ou la place publique c'est le monde avec ses calomnies, ses injustices, ses procès, ses embarras continuels d'affaires tumultueuses. Là tout est exposé à l'encan et les âmes elles-mêmes y sont mises à prix; deux marchands s'y rencontrent, Dieu et le démon. Il y a des hommes tellement aveuglés qu'ils vendent au démon leur âme propre pour un vil prix : ainsi les voluptueux et les gourmands la livrent pour une délectation et quelques plaisirs d'un moment; les superbes et les ambitieux pour les honneurs et la gloire du monde; les avares et les voleurs pour les richesses et les biens de la fortune. Gardons-nous de faire un pareil marché, et offrons plutôt notre âme à Jésus-Christ qui nous a rachetés par son sang précieux. » — L'oisiveté à laquelle ces ouvriers étaient abandonnés, c'est l'état de désœuvrement où se trouvent les hommes qui négligent leurs devoirs. Selon saint Chrysostôme également ( loco citato ) , « les pécheurs sont morts et non pas simplement oisifs aux yeux du Seigneur : ainsi celui qui subit le joug de Satan est mort; mais celui qui ne fait pas l'œuvre de Dieu est oisif. Vous montrez que vous êtes animé de l'esprit de charité, si vous donnez l'aumône en même temps que vous pratiquez le jeûne; mais si vous jeûnez sans rien donner à l'indigent, vous perdez le temps et restez inactif. »
{1}Les Juifs ainsi que les Romains comptaient, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, douze heures de jour; de même qu'ils comptaient douze heures de nuit, depuis le coucher jusqu'au lever du soleil : les douze heures, feint du jour que de la nuit, étaient subdivisées en quatre parties, dont chacune comprenait trois heures.
495-496
Il sortit encore vers la sixième, puis vers la neuvième heure, et il fit la même chose ( Matthieu 20, 5 ) ; c'est-à-dire le Seigneur se manifesta de plus en plus clairement depuis Abraham jusqu'à Moïse, et ensuite depuis Moïse jusqu'à Jésus-Christ; époques pendant lesquelles il réitéra ses invitations et ses promesses. Enfin il sortit vers la onzième heure, et se manifesta d'une façon beaucoup plus merveilleuse dans la dernière époque qui s'étend depuis l'Incarnation du Sauveur jusqu'à la fin du monde ( Ibidem 6 ) . Il en trouva d'autres qui se tenaient là debout, sans s'avancer ni s'humilier; c'étaient les Gentils. Pourquoi, leur dit-il, demeurez-vous ici toute la journée ainsi désœuvrés ? En d'autres termes : Pourquoi restez-vous en un état si périlleux, si peu durable et très nuisible ? Parce que la vie est courte, la route longue et la vertu faible, vous devriez marcher pendant que vous avez le temps suffisant, l'occasion favorable, la promesse certaine d'une grande récompense. Vous ne devriez point vous arrêter de la sorte sans profiter à vous-mêmes, ni subvenir à votre prochain, ni résister à vos ennemis, ni pourvoir à l'avenir; car l'oisiveté enseigne beaucoup de mal ( Écclésiastique 33, 29 ) , Comme si le Seigneur disait à ces hommes oisifs : Pourquoi négligez-vous si longtemps de travailler à votre salut ? Ils lui répondirent ( Matthieu 20, 7 ) : Parce que personne ne nous a engagés à travailler, c'est-à-dire parce que nul prophète ou docteur n'est venu nous instruire. Vous aussi, leur dit-il, allez à ma vigne; c'est-à-dire, vous Gentils, joignez-vous aux Juifs afin d'entrer avec eux dans mon Église. Il faut pour cela embrasser, confesser et pratiquer la foi, afin de glorifier le Seigneur par vos sentiments, vos paroles et vos œuvres; car, d'après saint Chrysostôme ( loco citato ) , celui qui ne se livre point au travail en cette vie ne s'assoira point en l'autre au banquet céleste; parce que le jour présent est celui de l'action, tandis que le suivant sera celui du repos et de la rétribution.
196-497
Cette parabole s'entend principalement et communément de la vocation à la foi selon les diverses époques du monde; mais on peut aussi moralement l'entendre de la vocation à la grâce selon les divers âges de la vie pour chaque homme. Ainsi la première heure ou le matin, c'est l'enfance; la troisième, c'est l'adolescence; la sixième, la jeunesse ou l'âge viril; la neuvième, la vieillesse; et la onzième, la décrépitude. L'homme qui néglige de faire de bonnes œuvres pendant ces divers âges reste oisif pendant tout le jour de la vie présente. En tout temps et à tout âge Dieu appelle les hommes à la grâce et à la gloire, parce qu'il y en a toujours qui réforment leur conduite et méritent la récompense; car un repentir sincère n'arrive jamais trop tard. — Supposons ici un homme qui s'adresse à lui-même cet avertissement ou ce reproche : Déjà te voilà parvenu à ta neuvième heure, pourquoi restes-tu oisif ? Tu touches maintenant à ta onzième heure, pourquoi t'arrêter ? Qu'attends-tu donc encore ? il est temps de travailler à ton salut; l'homme qui veut servir Dieu sera miséricordieusement admis, même à la dernière heure.
Or, sur le soir, c'est-à-dire lorsque l'ouvrage étant ter-mine, la fin du monde ou de cette vie fut arrivée, le Maître de la vigne, Dieu le Père, le Seigneur tout-puissant, dit à son intendant, à Jésus-Christ, entre les mains duquel il a remis tout pouvoir ( Jean 3 35 ) : Appelez les travailleurs et non point les oisifs devant votre tribunal, et donnez-leur le salaire, en commençant par les derniers pour finir par les premiers ( Matthieu 20, 8 ) . Comme s'il disait : Appelez vos serviteurs du travail au repos, de la tristesse à la joie, de la guerre à la paix. Cette rémunération n'a lieu qu'au soir et non pas dès le matin, pour marquer, dit saint Chrysostôme ( loco citato ) , que Dieu rétribue seulement les serviteurs fidèles et persévérants jusqu'à la mort. Quoique la récompense soit distribuée à tous en même temps, comme saint Augustin l'explique ( Sermon 9 de Verbis Domini ) , ceux qui la reçoivent après une heure ou deux de travail sont censés l'obtenir plus tôt que ceux qui ne la reçoivent qu'après plusieurs heures d attente. Afin de remplir sa promesse, ajoute saint Chrysostôme ( Homélie 34 Oper. imp. ) , le père de famille donna le salaire aux différents ouvriers; mais il paya d'abord les derniers pour exercer la miséricorde à leur égard, sans toutefois blesser la justice à l'égard des premiers qu'il paya pareillement ensuite. Car le Seigneur, qui doit être juste envers tous, rend à chacun ce qui lui revient; mais, comme il n'est pas tenu d'être miséricordieux envers tous également, il favorise davantage ceux qu'il lui plaît sans tenir compte de leur rang.
497-498
Ainsi, selon l'ordre librement établi par le Maître, les derniers venus, comme les premiers, reçurent le denier qui avait été fixé préalablement d'un commun accord ( Matthieu 20, 9, 10 ) . Ce même salaire donné aux différents ouvriers, comme saint Augustin le fait remarquer ( de sacr. Virg. chapitre 26 ) , c'est la même vie éternelle qui est accordée aux différents Saints, égale pour tous, ni plus longue ni plus courte pour l'un que pour l'autre; car les bienheureux citoyens du ciel ne se distinguent point entre eux par la durée de leur existence, mais par l'éclat de leurs mérites. Ainsi, quant au fond, la vie éternelle est essentiellement la même pour tous les élus, quoique, dans ses degrés, elle soit accidentellement différente pour chacun, selon ses mérites particuliers. — Les ouvriers reçurent donc tous la même rétribution, bien qu'ils n'eussent pas tous supporté la même fatigue; c'était pour montrer que nous ne sommes pas sauvés ou justifiés par nos propres œuvres, comme saint Paul l'enseigne ( Galates 2 ) . Le Seigneur, en effet, décerne ses récompenses d'après l'intention et la charité des travailleurs, plutôt que d'après le nombre et la grandeur de leurs travaux; car il considère principalement pour quel motif et avec quelle ardeur on agit; en celui qu'elle trouve fervent et bien disposé, sa grâce supplée à ce qui manque sous le rapport du temps et de l'exécution. De là cette confiance qui faisait dire à saint Bernard : « Exagérez vos mérites et vantez vos labeurs autant qu'il vous plaira, la miséricorde de Dieu vaut encore mieux que des vies employées tout entières à faire le bien ( Psaume 62, 4 ) ; car elle m'aide à réparer promptement et amplement ce qu'il y a de défectueux et d'incomplet dans mes œuvres. »
498-499
De ce qui précède, concluez qu'une pénitence, quoique tardive, si elle est sincère, ne nous empêche point d'obtenir un entier pardon et même des grâces abondantes. Mais en voyant les derniers venus récompensés autant que les premiers, n'allez pas follement différer votre conversion jusqu'à la onzième heure et jusqu'au dernier moment. Craignez plutôt qu'étant alors enchaîné par de coupables habitudes, votre cœur impénitent ne devienne incapable de recevoir la rémission de ses fautes invétérées; ou que, si vous êtes vraiment contrit, vous ne soyez contraint d'expier vos nombreux péchés par des peines très graves sur la terre ou dans le purgatoire. Si néanmoins vous avez retardé votre amendement jusqu'à la onzième heure, alors ne vous abandonnez pas à la paresse, mais armez-vous de courage; car il ne vous reste que peu de temps pour éviter le péril imminent de la damnation éternelle. Dans la vieillesse, comme le fait observer Cicéron ( 1 de Offic. ) , le corps ne peut supporter de pénibles travaux, mais l'âme doit redoubler ses vertueux efforts; car rien de plus funeste pour les vieillards que de tomber dans la torpeur et l'apathie.
499-500
En recevant leur salaire, les premiers ne laissaient pas de murmurer contre le Père de famille : Ces derniers, disaient-ils, n'ont travaillé qu'une heure et vous les avez rétribués autant que nous autres qui avons porté le poids de la journée ainsi que de la chaleur ( Matthieu 20, 11, 12 ) . Les Gentils et les pécheurs tardivement ramenés vers le Sauveur, comme aussi les martyrs et les justes prématurément moissonnés par la mort, n'ont travaillé que peu de temps dans la vigne du Seigneur ou dans l'Église catholique; mais ils ont compensé la brièveté du temps par le dévouement de la volonté qui leur a valu une participation plus spéciale aux mérites infinis du divin Rédempteur, Voilà pourquoi ils ont obtenu la même récompense que les autres serviteurs qui, pendant longtemps, avaient accompli les préceptes onéreux de la Loi ou de la morale, et avaient surmonté les périlleuses ardeurs de la tentation, en résistant aux attaques du démon, aux séductions du monde et aux attraits de la concupiscence. — Remarquons à cette occasion deux sortes de murmures tout opposés : les uns sont des plaintes causées par le mécontentement, la haine et la jalousie; tels furent les murmures odieux des Juifs à l'égard des Gentils appelés comme eux à la foi et au ciel : les autres sont des applaudissements excités par la joie, l'étonnement et l'admiration; tels sont les murmures approbateurs des Saints à l'égard de leurs collègues particulièrement favorisés de la grâce ou de la gloire. En voyant les nouveaux convertis traités comme les anciens serviteurs de Dieu, les élus sont agréablement surpris d'en reconnaître parmi leurs rangs plusieurs qui ont acquis d'un seul coup et presque sans effort la couronne d'immortalité; s'ils murmurent alors, ce n'est pas assurément pour blâmer et critiquer, mais au contraire pour bénir et louer la libéralité du Seigneur envers leurs frères privilégiés. C'est de la sorte que l'apôtre saint Pierre a pu murmurer en voyant le bon larron parvenir avant lui au royaume céleste.
500-501
Le Maître, répondant à l'un des travailleurs, dit en sa personne à tous les autres qui avaient pris le même sujet de murmurer ( Matthieu 20, 13 ) : Mon ami, je ne te fais point de tort; car en accordant une pure grâce à quelqu'un, je ne cause point en cela même d'injustice à quelqu'autre. N'es-tu pas convenu avec moi dès le commencement d'un denier pour salaire ? Prends ce qui te revient; je suis prêt à te récompenser selon ton mérite; puis va ( Ibidem 14 ) , prends part à la joie de ton Maître ( Matthieu 25, 21 ) . Or je veux donner à ce dernier autant qu'à toi; ne m'est-il pas permis de faire ce que je veux ? Comme si Dieu lui-même, qui parle ici, ajoutait : Oui, sans doute; car ma volonté souveraine est toujours droite, et ce que je veux est non seulement licite, mais encore très libéral. Pourquoi donc ton œil n'est-il pas bienveillant comme je le suis, moi que la bonté porte par nature à communiquer mes biens avec abondance ( Ibidem 15 ) ? En se faisant ainsi connaître lui-même plus parfaitement à ses fidèles serviteurs, Dieu leur apprend à mieux apprécier les libéralités gratuites dont la vue causait leur étonnement, parce qu'ils considéraient plutôt sa justice que sa miséricorde infinie. Saint Grégoire dit à ce propos ( Homélie 19 in Évangile ) : Il y a folie à s'élever contre la bonté de Dieu; s'il ne donnait pas ce qui est dû, on pourrait se plaindre; mais on ne peut le faire, s'il donne ce qui n'est point dû. Saint Chrysostôme dit aussi : On ne saurait se plaindre justement de celui dont les faveurs dépassent nos désirs ( Homélie 340 per. imp. ) .
501-502
Jésus conclut la parabole en ces termes ( Matthieu 20, 16 ) : Ainsi ceux qui étaient les derniers seront les premiers, et ceux qui étaient les premiers seront les derniers; en sorte que le temps de la vocation ou du travail n'établira point une différence de mérite ou de rétribution pour les uns et les autres. Souvent en effet ceux qui se convertissent à la dernière heure sont récompensés plus tôt que ceux qui servent le Seigneur dès la première heure, mais qui meurent plus tard que les autres. Souvent aussi ceux qui viennent à la pénitence après les autres les dépassent bientôt par la ferveur; car ils font comme les voyageurs attardés qui ont coutume de hâter leur marche pour regagner le temps perdu. On peut encore donner à la maxime précédente les explications suivantes : Les derniers à leurs propres yeux sont les premiers aux yeux du Seigneur, et réciproquement; ou bien : Les derniers au jugement des hommes sont fréquemment les premiers au jugement de Dieu qui ne consulte pas les apparences des sens, mais qui considère le fond du cœur. Si, dans cette parabole, les différents ouvriers ont reçu chacun leur denier, n'allez pas conclure que dans la réalité tous les Chrétiens soient sauvés; car le Sauveur ajoute immédiatement cette terrible sentence : Beaucoup, en effet, sont appelés à différentes heures, à la première, à la troisième, à la sixième, à la neuvième et à la dernière, pour embrasser la foi et acquérir quelque mérite, mais parmi ce grand nombre peu sont élus, pour posséder la récompense de la béatitude et la gloire du ciel. Beaucoup sont membres de l'Église militante, et ne feront jamais partie de l'Église triomphante, comme l'enseigne saint Grégoire ( Homélie 19 ) . Cette triste vérité a été figurée dans le peuple hébreu, dont une immense multitude partit de l'Égypte pour habiter la Terre promise qu'un petit nombre seulement parvint à occuper. Pareillement, entre plusieurs mille soldats qu'il avait convoqués au combat, Gédéon en choisit seulement trois cents qu'il emmena avec lui, selon l'ordre du Seigneur. Or, s'il y a peu d'hommes sauvés, c'est que, comme le divin Maître l'a déclaré précédemment ( Matthieu 7, 13, 14 ) : Large est la porte, et spacieuse est la voie qui conduit à la perdition; aussi beaucoup passent par là. Mais au contraire, qu'elle est petite cette porte, quelle est étroite cette voie qui conduit à la vie; et combien peu la trouvent !
502-504
Dieu nous appelle à deux choses toutes différentes : au travail pendant la vie présente, au repos dans la vie future. Il faut, par conséquent que quiconque désire se reposer un jour ne refuse pas de travailler maintenant; car ceux qui remplissent fidèlement leur tâche pour Dieu obtiendront heureusement de lui leur récompense, lorsqu'ils l'entendront prononcer ces paroles consolantes ( Matthieu 11, 28 ) : Venez à moi, vous tous qui êtes accablés de peines et de fatigues, et je vous restaurerai. La récompense sera d'autant plus considérable que le labeur aura été plus grand : Chacun recevra le salaire qui lui convient, comme l'Apôtre l'atteste ( 1 Corinthiens 3, 8 ) . Nous savons que nous sommes tous appelés, mais nous ignorons si nous serons élus; c'est pourquoi nous devons être d'autant plus empressés à faire le bien que nous sommes certains de connaître notre vocation. « Deux choses doivent surtout attirer notre attention, dit saint Grégoire ( loco citato ) : en premier lieu, que nul ne présume trop de lui-même; car bien qu'il soit appelé à la foi chrétienne, tout homme ignore s'il est digne du bonheur éternel. En second lieu, que personne ne désespère absolument de son prochain, bien qu'il le voie plongé dans l'abîme du vice; car aucun mortel n'a pénétré dans le trésor de la miséricorde divine. Si nous voyons ce qu'est aujourd'hui tel pécheur, nous ne savons pas ce qu'il sera demain. Souvent, en effet, celui que nous paraissions précéder dans la voie de la justice ne tarde pas à nous dépasser par l'activité de son zèle; et demain nous pourrons à peine suivre celui que nous semblons devancer aujourd'hui. » Selon saint Chrysostôme ( Homélie 6 in Matthieu ) , cette parabole est destinée à prévenir le découragement et à provoquer l'ardeur de ceux qui commencent tard leur conversion; elle montre que, pendant le cours de notre pèlerinage ici-bas, il n'est point de pénitence si tardive, qui, par le progrès de sa ferveur, ne puisse surpasser en mérite toute autre pénitence plus ancienne qui n'a pas été continuée avec autant de ferveur. Il ne reste donc au pécheur aucun sujet de se désespérer ou de s'excuser, puisque Dieu ne refuse point de l'accueillir favorablement à tout âge et à toute heure : En quelque temps qu'il se convertisse et se repente, le pécheur sera sauvé et ne sera point condamné, dit Ezèchiel ( 18, 21 ) .
504-505
Parce que nous ne savons ni à quel âge ni à quelle heure le Seigneur nous appellera, soyons toujours disposés à faire le bien, de peur que, si nous ne voulons pas le pratiquer quand nous le pouvons, nous ne commencions à le vouloir quand nous ne le pourrons plus. Vivons chaque jour comme si nous devions mourir au jour présent, de cette manière nous pourrons attendre avec sécurité notre dernier moment. Un ancien philosophe dit à ce sujet ( Seneque Lettre 23 ) : « Nous devons régler chaque jour comme s'il devait être témoin de notre suprême agonie et mettre un terme à notre carrière ici-bas. Celui-là est heureux et tranquille possesseur de lui-même qui voit venir le lendemain sans crainte ni impatience. Entre autres travers, l'insensé a cela de particulier qu'il vit toujours comme s'il commençait actuellement. Quoi de plus honteux pour un vieillard que de se conduire comme un enfant ? Mais, au contraire, quoi de plus beau que de rendre sa vie parfaite avant de la voir tranchée, en sorte qu'on puisse passer le reste de ses jours sans appréhension de l'avenir ? » À ces réflexions judicieuses de Sénèque, ajoutons que le souvenir habituel de la mort est un frein puissant pour réprimer notre penchant au mal; de là cette maxime salutaire du Sage : Dans toutes vos actions, rappelez-vous vos fins dernières, et vous ne pécherez jamais ( Écclésiastique 7, 40 ) . Selon saint Grégoire ( Moral. chapitre 31 ) , point de remède plus efficace pour dompter les passions de la chair, que de penser à la dissolution des corps. D'après saint Bernard, un excellent moyen de conversion parfaite, c'est de se représenter notre trépas imminent. Il importe beaucoup aussi, pour sortir de notre langueur et de notre paresse, de considérer le divin Modèle et ses généreux imitateurs; nous y verrons des exemples admirables qui nous animeront d'une sainte émulation, afin de progresser dans la vie spirituelle.
Prière
505
Seigneur Jésus, souverain père de famille, vous m'avez loué de grand matin pour travailler à votre vigne; car dès ma première jeunesse vous avez daigné m'appeler à la foi chrétienne et à votre service spécial, et vous êtes convenu de me donner le denier de la vie éternelle comme salaire d'une vie laborieuse. Mais, hélas ! misérable que je suis, je suis resté oisif toute la journée; car jusqu'à présent j'ai négligé de remplir ma tâche. Puisque vous êtes un Maître miséricordieux et débonnaire, faites que du moins, à cette onzième heure de mon existence, je revienne à résipiscence et que je produise les dignes fruits d'une pénitence salutaire, pour mériter et obtenir de vous quelque petite récompense. Ainsi soit-il.
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