Le père Thierry Tabone, curé de la paroisse.

Horaires du 25 au 31 octobre, semaine XXX.
Horaires du 18 au 24 octobre, semaine XXIX.
Notre paroisse

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Nouvelle traduction intégrale par le P. Dom Florent Broquin, religieux du même ordre, Tome V, C. Dillet, Libraire-éditeur 15, rue de Sèvres, 1883

Matthieu 22, 34-46 — Marc 12, 28-37 — Luc 20, 41-44
191-292
Les Pharisiens apprirent avec joie que Jésus avait fermé la bouche aux Sadducéens, en leur rendant toute réplique impossible par la sagesse de sa réponse. Néanmoins, comme ils se croyaient beaucoup plus habiles que leurs adversaires, ils se réunirent de nouveau pour l'attaquer sur un autre point ( Matthieu 22, 34 ) . Ils s'assemblent, dit saint Chrysostôme ( Homélie 40 Oper. imp. ) , pour vaincre ou pour effrayer par leur multitude Celui qu'ils n'avaient pu surpasser par leur raison; mais ils montraient ainsi qu'ils comptaient plus sur la grandeur du nombre que sur la force de la vérité. Nous avons vu dernièrement les Sadducéens succéder aux Pharisiens, nous voyons maintenant les Pharisiens à leur tour remplacer les Sadducéens auprès du Sauveur qu'ils essaient de fatiguer et d'accabler par des attaques multipliées; car bien que divisés relativement à l'immortalité de l'âme et à la résurrection de la chair, les partisans des deux sectes s'accordaient cependant à persécuter Jésus-Christ. Selon la remarque de saint Jérôme ( in chapitre 22 Matthieu ) , de même que la Passion du Sauveur offrit bientôt à Ponce-Pilate et à Hérode l'occasion de se réconcilier pour le juger, de même aussi sa prédication fournit dès lors aux Pharisiens et aux Sadducéens le motif de s'entendre pour le combattre, en faisant taire leur rivalité.
Aussi l'un d'eux, qui était docteur de la Loi, s'approchant de Jésus, le tenta par cette question; Maître, quel est le grand commandement, dans la Loi, le principal entre les autres ( Ibidem 36 ) ? Il l'interroge ainsi pour le sonder et le surprendre, mais non pour s'éclairer et s'instruire lui-même. « Ce Scribe, dit saint Chrysostôme ( Homélie 42 Oper. imp. ) , appelle Maître Celui dont il ne veut point être le disciple, et il s'informe du plus grand commandement quoiqu'il n'en observe pas même le plus petit; c'est au contraire à celui qui a déjà commencé à pratiquer la justice qu'il convient de chercher à en connaître la perfection. » Sa demande du reste était fondée sur ce que les opinions étaient partagées à ce sujet : les uns disaient que les sacrifices et les oblations étaient plus agréables à Dieu que les œuvres de charité, mais les autres soutenaient le contraire avec plus de vérité.
292-294
Et Jésus lui répondit : Tu aimeras le Seigneur ton Dieu ( Matthieu 22, 37 ) . Comme le fait remarquer saint Chrysostôme, il ne dit pas : Tu craindras, mais : Tu aimeras; car la crainte est le propre des esclaves, tandis que l'amour est le partage des enfants. Il ne dit pas non plus : Tu connaîtras, mais : Tu aimeras; car la connaissance est le propre des êtres intelligents et raisonnables, tandis que l'amour est l'apanage des cœurs droits et pieux. — Tu aimeras donc le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, c'est-à-dire de toute ton intelligence sans te tromper, ne t'abandonnant à aucune erreur dans la confession de son nom; de toute ton âme, c'est-à-dire de toute ta volonté sans opposition aucune, ne voulant rien de contraire à son bon plaisir; de tout ton esprit, c'est-à-dire de toute ta mémoire sans l'oublier jamais, ne te rappelant rien qui puisse affaiblir en toi son souvenir; et de tout ton pouvoir ou de toute ta force, consacrant tes diverses facultés à le servir sans aucune réserve. — « Il vous est ordonné, dit saint Augustin ( de Doct. christ., chapitre 22 ) , d'aimer Dieu de tout votre cœur, de toute votre âme, de tout votre esprit et de tout votre pouvoir, afin de vous obliger à rapporter toutes vos pensées, vos volontés, vos affections et vos œuvres à Celui de qui vous avez reçu tout ce que vous lui rendez. Le Seigneur ne permet donc à aucune partie de notre être de rester vide de son amour, et de rechercher des jouissances étrangères à lui-même; mais il veut que nous dirigions tous les autres objets de notre affection vers lui comme vers le centre de notre plus ardente dilection; car l'homme est parfait, lorsqu'il tend par tous ses actes vers le bien immuable et souverain. » Saint Chrysostôme dit à son tour ( Homélie 48 Op. imp. ) : « Qu'est-ce qu'aimer Dieu de tout son cœur ? C'est n'avoir le cœur attaché à chose quelconque en dehors de Dieu; car tout ce que vous donnez d'amour aux créatures, vous le retirez au Créateur. Qu'est-ce qu'aimer Dieu de toute son âme ? C'est adhérer à la vérité avec une entière certitude, de manière à rester inébranlable dans la foi; car celui qui croit que tout bien est en Dieu et qu'il n'en est aucun hors de cet Être infiniment parfait, celui-là aime le Seigneur de toute son âme. En outre, qu'est-ce qu'aimer Dieu de tout son esprit ? C'est tenir ses sens intérieurs entièrement appliqués au Seigneur; ainsi celui dont l'intelligence est soumise à Dieu, dont la sagesse est occupée de Dieu, la pensée dirigée vers Dieu, et la mémoire remplie de bons souvenirs, celui-là aime Dieu de tout son esprit. » — Enfin selon saint Bernard ( de diligendo Deo ) , nous devons aimer de tout notre cœur, c'est-à-dire avec sagesse, pour n'être point séduits par les suggestions du démon; de toute notre âme, c'est-à-dire avec douceur, pour ne pas être attirés par les plaisirs de la chair; de tout notre esprit, c'est-à-dire avec force, pour n'être point accablés par les persécutions du monde. Tels sont en effet les trois ennemis qui cherchent à nous éloigner de l'amour de Dieu, savoir : le démon, la chair et le monde.
294-295
Notre-Seigneur ajoute ensuite ( Matthieu 22, 38 ) : C'est là le plus grand et le premier commandement. Il est le plus grand en dignité, parce qu'il a l'objet le plus sublime, Dieu lui-même; le premier par ordre, parce qu'il précède le précepte de l'amour du prochain. Il est vraiment le plus noble et le plus utile de tous les commandements, parce que celui qui l'accomplit parfaitement les observe tous. Oui, ce précepte de l'amour de Dieu est grand, parce qu'il est imposé d'abord par la loi naturelle que le doigt du Créateur a gravée en traits ineffaçables dans l'esprit de toute créature raisonnable; il est plus grand, parce qu'il est renouvelé plusieurs fois dans la loi écrite que le Seigneur donna à Moïse par le ministère des Anges; il est très grand, parce qu'il est confirmé dans la loi évangélique que le Fils de Dieu lui-même nous a enseignée. De plus, ce commandement est le premier dans l'intention de son auteur; car en toute chose la fin précède les moyens dans l'intention de celui qui la veut. Or, d'après saint Paul ( 1 Timothée 10, 5 ) , la fin de tout précepte c'est la charité, à laquelle tous les autres commandements se rapportent : aussi suivant le même Apôtre ( Romains 13, 10 ) , la charité est l'accomplissement de la Loi.
295-296
Ce précepte de l'amour de Dieu est encore le premier comme le plus nécessaire à observer, et pour qu'on puisse le remplir parfaitement, quatre choses sont requises. Il faut d'abord conserver le souvenir des bienfaits de Dieu. Puisque nous tenons tout de sa main libérale, tant les biens extérieurs que notre corps et notre âme, il est juste d'employer à son service tout ce que nous possédons en l'aimant d'un cœur parfait; car qui serait assez ingrat pour se rappeler les bienfaits reçus sans éprouver aucune affection pour son insigne bienfaiteur ? — En second lieu, il faut considérer l'excellence des perfections de Dieu; car Dieu est infiniment plus grand que notre cœur, et quand même nous le servirions de toutes nos forces, nos facultés réunies sont impuissantes à lui rendre tous les hommages qu'il mérite. Glorifiez le Seigneur autant que vous pourrez, dit l'Ecclésiastique ( 43, 32 et 33 ) , sa gloire sera supérieure encore; car il est au-dessus de toute louange. — En troisième lieu, il faut se détacher de toutes les choses mondaines et passagères; car c'est faire une grave injure à Dieu que de lui égaler quelque objet dans notre estime, et par conséquent de diviser notre affection entre le Créateur et les créatures périssables et corruptibles. Il ne veut pas en effet que nous aimions autre chose que lui, parce qu'il veut posséder seul notre cœur sans partage. Seigneur, s'écrie saint Augustin ( in Soliloq. ) , il ne vous aime pas suffisamment celui qui aime quelque chose autre que vous. Trop avare, dit pareillement saint Jérôme, celui à qui Dieu ne suffit pas. — Quatrièmement, il faut retrancher toutes sortes de vices et de fautes; car personne ne peut aimer Dieu tant qu'il commet le péché, parce que nul ne peut servir deux maîtres ( Matthieu 6, 24 ) . Si donc vous persévérez dans le péché, vous n'aimez pas Dieu. Il n'aime pas Dieu cet orgueilleux ou cet ambitieux qui lui préfère une fumée de vaine gloire, ni ce voluptueux qui l'abandonne pour un plaisir d'un moment, ni cet avare qui pour une pièce d'or, pour un rien, ne craint pas de le perdre.
296-297
Notre divin Maître ajoute encore ( Matthieu 22, 39 ) : Le second commandement est semblable au premier. Il ne lui est pas égal mais bien semblable, soit par la nature de l'acte en quoi il consiste, qui est l'amour, soit par la nature de l'objet auquel il se rapporte, qui est l'homme créé à l'image et à la ressemblance de Dieu. Voici ce second précepte : Vous aimerez votre prochain comme vous-même, c'est-à-dire pour le même but que vous vous aimez vous-même, en lui souhaitant le même bonheur qu'à vous-même, la justice et le salut, la grâce dans le temps et la gloire dans l'éternité. En nous disant d'aimer notre prochain comme nous-même, le Seigneur ne nous dit pas de l'aimer autant que nous-même, le mot comme ( sicut ) indique ici non pas l'égalité mais la similitude de l'amour; car nous devons nous aimer préférablement au prochain, avant lui et plus que lui; mais aussi nous devons lui désirer le même bien qu'à nous-même, voulant qu'il soit sanctifié et récompensé comme nous. En outre, le précepte de la charité étant unique, quand le Sauveur dit que l'amour envers Dieu est le premier et que l'amour envers le prochain est le second, il détermine seulement un ordre de matière dans l'objet de la charité qui est d'aimer Dieu d'abord et puis le prochain, ou bien un ordre de causalité, parce que l'amour envers le prochain est un effet de l'amour envers Dieu. Si donc l'Apôtre a pu dire justement ( Romains 13, 8 ) : Celui qui aime son prochain accomplit toute la Loi, c'est que l'effet produit suppose la cause existante, mais la cause ne suppose pas toujours son effet déjà produit. Par conséquent notre amour envers Dieu engendre notre amour envers le prochain, et notre amour envers le prochain prouve en même temps qu'il alimente notre amour envers Dieu. Telle est la pensée qu'exprime saint Grégoire ( Moral. 1. 7, chapitre 11 ) .
297-298
Non seulement l'amour pour Dieu, mais aussi l'amour pour soi-même doit remporter sur l'amour pour le prochain. « Apprenez d'abord à vous aimer vous-même, dit saint Augustin ( Sermon 43 de Verbis Dom. ) ; alors on pourra vous confier votre prochain pour que vous le chérissiez comme vous-même; mais si vous ne savez pas encore vous aimer comme il faut, il est à craindre que vous ne trompiez votre prochain comme vous vous trompez vous-même. Ailleurs le même saint Docteur dit : Il est évident que nous devons regarder tous les hommes comme notre prochain, parce qu'il n'est permis de faire du mal à personne. Celui qui aime ses semblables doit les affectionner, ou parce qu'ils sont justes, ou afin qu'ils le deviennent; car c'est pour les mêmes raisons que chacun doit s'aimer, et c'est ainsi qu'il aime son prochain comme soi-même sans aucun danger. » — Dans notre manière d'aimer le prochain nous devons considérer attentivement quatre causes : 1° la cause finale, afin d'aimer le prochain pour Dieu; 2° la cause matérielle, afin d'aimer en lui le bien et non le mal; 3° la cause formelle, afin que, suivant l'ordre légitime, nous l'aimions moins que Dieu, mais plus que les choses temporelles; 4° la cause efficiente ou excitante, afin de l'aimer parce qu'il est homme, et non pas seulement parce qu'il est notre père ou notre fils, notre familier ou notre intime. Telles sont aussi les conditions que nous devons observer dans l'amour de nous-mêmes. Nous pourrons enfin reconnaître que notre amour du prochain est faux ou impur par les signes suivants : s'il diminue notre amour envers Dieu, s'il nous porte à faire pour les hommes des choses contraires au Seigneur, si nous dissimulons dans ceux que nous aimons davantage des défauts que nous ne supportons pas dans les autres, si ce qui nous plaît dans notre ami nous déplaît dans les autres, si nous voyons avec peine qu'il en aime un autre autant ou même plus que nous.
298-299
Notre-Seigneur conclut par ces paroles ( Matthieu 22, 40 ) : Toute la Loi et les Prophètes se réduisent à ces deux commandements qui en sont comme l'abrégé; car toutes les ordonnances ou défenses, toutes les exhortations et menaces n'ont d'autre but que de faire pénétrer la charité dans nos cœurs. Tout ce qui est prescrit ou enseigné dans les livres saints ne tend qu'à nous faire comprendre et observer ce double commandement. Tous les autres se rapportent à ces deux principaux dont ils sont les conséquences : ainsi le premier, qui ordonne d'aimer Dieu, contient les trois commandements de la première table du Décalogue; et le second, qui ordonne d'aimer le prochain, renferme les sept commandements de la seconde table. En effet, quiconque aime Dieu méprise les idoles, il n'emploie pas en vain le nom du Seigneur, il sanctifie le jour du Sabbat. D'un autre côté, celui qui aime son prochain honore son père et sa mère, il ne commet ni homicide, ni vol, ni adultère, il ne porte point de faux témoignage, il ne désire point la femme ou la chose d'autrui. En un mot, selon la remarque de saint Chrysostôme ( Homélie 42 Op. imp. ) , l'amour nous inspire toute sorte de biens, tandis que la haine nous suggère toute espèce de maux »
299-300
D'abord, afin que tout en nous soit soumis à l'empire de la charité, l'amour que nous portons à Dieu doit assujétir les trois facultés de notre âme, en sorte que toutes nos pensées, nos affections et nos volontés aient Dieu même pour objet immédiat, ou du moins pour fin dernière. — Ensuite, l'amour que nous devons au prochain nous oblige de lui faire du bien et de ne pas lui faire de mal. De ces deux préceptes, le premier qui est affirmatif a été formulé par Notre-Seigneur lui-même en ces termes : Faites pour les hommes tout ce que vous voulez qu'ils fassent pour vous ( Matthieu 7, 12 ) ; c'est-à-dire tout ce que vous voulez raisonnablement, comme permis, convenable ou expédient, que les hommes fassent pour vous en pensées, en paroles ou en actions, faites-le aussi pour eux, dans les mêmes circonstances, avec la même affection, avec le même empressement et de la même manière. Suivant cette règle, l'amour que nous devons au prochain commande et dirige les différents actes, soit intérieurs, soit extérieurs, des vertus à l'égard de nos semblables. Le second précepte qui est négatif a été énoncé par Tobie lorsqu'il disait à son fils ( 4, 16 ) : Ce que vous seriez fâché raisonnablement qu'on vous fit en pensées, en paroles ou en actions, gardez-vous de le faire à quelque autre, tant par le désir ou la volonté que par les effets et les œuvres. D'après cette règle, l'amour que nous devons au prochain retient et réprime tous les mouvements des vices à l'égard de nos semblables. Ainsi, quoique divers préceptes nous portent à désirer utilement ce qui est avantageux, ou à éviter utilement ce qui est préjudiciable, tous cependant découlent de la charité comme de leur source commune, parce que nous devons agir en tout pour l'amour de Dieu et du prochain. Notre-Seigneur a donc bien raison de dire que la Loi et les Prophètes se rapportent à ces deux commandements, comme à leur principe et à leur fin.
Ô charité ! règle suprême de l'ordre qui règne parmi les élus, lien universel qui rattache ensemble les divers êtres intelligents, vertu des vertus, loi des lois qui a été établie et confirmée non par le pacte commun des créatures, mais par l'autorité souveraine du Créateur ! Vous êtes l'ordonnance immuable que le Roi des rois a non seulement portée et ratifiée par sa volonté toute-puissante, mais encore qu'il a promulguée, recommandée de sa propre bouche, et à l'accomplissement de laquelle il a même daigné se soumettre le premier en personne. Vous êtes assurément cette Loi sans tache du Seigneur qui convertit les âmes, parce qu'elle les retire de leurs égarements pour les ramener à Dieu ( Psaume 18, 8 ) ; vous êtes la mère et la source des lois divines, la reine et la maîtresse des lois humaines conformes à la raison et à la justice, l'ennemie et l'adversaire des lois iniques. Avec le secours de la grâce nous commençons à vous prendre pour guide sur la terre, et si nous continuons à vous suivre fidèlement jusqu'à la mort, nous parviendrons à vous posséder parfaitement au ciel où vous ferez notre bonheur pendant l'éternité.
300-301
Par leurs questions insidieuses, comme le dit saint Chrysostôme ( Homélie 72 in Matthieu ) , les Juifs cherchaient à éprouver Jésus-Christ qu'ils prenaient pour un pur homme; mais ils n'auraient pas osé le tenter de la sorte, s'ils l'avaient reconnu pour le vrai Fils de Dieu, Jésus voulant donc leur montrer qu'il était Dieu, leur proposa une question bien propre à le leur manifester. Comme il devait endurer bientôt sa Passion, il voulait auparavant corriger cette fausse opinion des Juifs qui croyaient bien que le Christ était fils de David, mais non pas son Seigneur. Alors comme le remarque saint Jérôme ( in chapitre 22 Matthieu ) , il leur parla clairement de lui-même pour les rendre inexcusables de leur aveuglement. Les Pharisiens étant donc assemblés, Jésus les interrogea ( Matthieu 22, 41 ) ; comme s'il leur eût dit : Jusqu'ici j'ai satisfait à vos demandes, il est temps que vous me répondiez à votre tour. Que pensez-vous du Christ, ce Messie dont vous désirez l'avènement promis dans la Loi ? De qui est-il fils ( Matthieu 22, 42. ) ? Les Juifs étaient alors, comme ils le sont encore aujourd'hui, dans une double erreur au sujet du Christ, quant à sa personne et quant à sa nature : car ils ne croyaient pas qu'il fût déjà venu au monde dans la personne de Jésus, conçu et enfanté par une Mère-Vierge; de plus ils croyaient que le Christ attendu devait être un pur homme et non pas un véritable Dieu. C'est à cette seconde erreur que se rapportait la question présente de Notre-Seigneur; et peut-être la leur posa-t-il parce que, après avoir ramené toute la Loi aux deux commandements de l'amour, en législateur habile, il voulait leur montrer qu'ils trouvent tous deux leur application simultanée dans un seul personnage bien digne d'être aimé, dans le Christ lui-même; car il n'y a que le Christ que nous puissions aimer tout à la fois et comme notre Dieu et comme notre prochain.
301-302
Les Pharisiens lui répondirent que le Christ devait être fils de David; car le Seigneur en avait fait la promesse à cet illustre Roi en lui disant : Je placerai sur ton trône un rejeton de ta race ( Psaume 131, 11 ) . Ainsi ils ne reconnaissaient que la filiation charnelle du Messie et n'admettaient point sa filiation divine. Mais pour les détromper sur ce dernier article, Jésus leur dit par manière d'objection ( Matthieu 22, 43 ) : Si le Christ est un pur homme à votre avis, comment donc David, parlant non d'après son propre sens mais d'après l'Esprit-Saint, qui lui révélait les secrets de la sagesse divine, l'appelle-t-il son Seigneur par ces paroles du Psaume ( 109, 1 ) : Le Seigneur a dit à mon Seigneur ? Ce qui signifie : Dieu le Père a dit à son Fils; ou bien, comme l'expliquaient les Juifs : Le Créateur du ciel et de la terre a dit au Messie.
302-303
Ce texte ainsi entendu fournit une triple preuve que le Messie n'est pas un pur homme. La première consiste en ce raisonnement : Aucun père ne proclame comme son Seigneur le fils qui a reçu de lui la nature; or David inspiré d'en haut proclame le Christ comme son Seigneur; donc le Christ ne possède pas seulement la nature qu'il a reçue de David, mais il en possède encore une supérieure selon laquelle il est appelé Seigneur de David, car personne ne saurait être fils et Seigneur d'un autre selon la même nature. Il y a donc dans le Christ une double nature, savoir : la nature humaine suivant laquelle il est fils de David, et la nature divine suivant laquelle il est Seigneur de ce même David. — Voici une seconde preuve que l'on tire des paroles précédentes. Lorsque David les prononça, le Messie n'était pas vivant comme homme; comment donc celui-là appelait-il déjà son Seigneur Celui-ci qui n'existait pas encore et qui n'exista que longtemps après ? On ne peut expliquer ce mystère qu'en admettant dans le Messie une autre nature par laquelle il existait avant David. — Enfin une troisième preuve se déduit des paroles suivantes du même texte : Assieds-toi à ma droite. Il est impossible qu'un pur homme soit admis à siéger à la droite de Dieu comme son égal. Le passage qui est ici rapporté du Prophète royal doit donc s'interpréter de cette sorte : Le Seigneur Dieu le Père, pour qui parler c'est engendrer un Fils consubstantiel à lui-même, a dit à mon Seigneur, le Christ son Fils, qui est aussi mon Seigneur, non par sa naissance temporelle mais par sa naissance éternelle : Assieds-toi à ma droite, c'est-à-dire : Règne paisiblement dans la possession de ma puissance infinie comme Dieu, ou dans la jouissance de la gloire la plus élevée en tant qu'homme; car sous ce dernier rapport même le Christ est bien supérieur à tous les esprits célestes. Demeure ainsi jusqu'à ce que j'aie réduit tes ennemis à te servir de marchepied, c'est-à-dire en attendant que j'assujétisse les hommes rebelles ou désobéissants, soit par une soumission douce et volontaire s'ils consentent à croire que tu es vrai Dieu et vrai homme, soit par une soumission forcée lorsqu'au jour des vengeances ils seront châtiés et contraints à croire, en sorte que bon gré mal gré ils seront mis sous tes pieds comme un escabeau. En effet la soumission sera complète quand au jugement tout subira sans résistance possible l'empire souverain de l'Homme-Dieu.
303-304
Si donc, ajouta Jésus-Christ ( Matthieu 22, 45 ) . David appelle le Christ son Seigneur en vérité, comment le Christ est-il seulement son fils dans votre opinion ? car à raison de la génération le fils est soumis à son père, suivant l'usage naturel qui était plus religieusement observé parmi les anciens. Ce ne sont pas les enfants qui doivent être les seigneurs de leurs parents, mais bien plutôt les parents qui doivent être de nom et de fait les maîtres de leurs enfants; c'est au père à commander, et au fils à obéir comme lui étant inférieur. Jésus semble dire aux Juifs : Puisque suivant sa nature humaine le Messie est fils de David et par conséquent son inférieur, il faut admettre en lui une autre nature par laquelle il soit son supérieur, à savoir, la nature divine. Il y a donc dans le Christ deux natures, l'une divine et l'autre humaine; ainsi il est tout à la fois et le fils et le Seigneur de David, son fils en tant qu'homme, son Seigneur en tant que Dieu; d'où il suit enfin que le Christ est Homme-Dieu. Jésus ne reprochait donc point aux Juifs comme une erreur de dire que le Christ était fils de David, mais bien plutôt de croire qu'il était un pur homme et non le Fils de Dieu; c'est pourquoi il leur prouva qu'il était lui-même non seulement fils de David, mais encore Fils de Dieu, et il les en convainquit par le témoignage même de David.
Comme le Sauveur avait allégué un texte incontestable d'où il avait tiré un argument irréfragable, personne ne put lui répondre un seul mot, et depuis ce jour-là nul n'osa plus lui poser de question captieuse; parce que tous étaient pleinement convaincus tant par la force de l'autorité que par l'évidence de la raison. « Désormais, dit saint Jérôme ( in chapitre 22 Matthieu ) , les Pharisiens réfutés et confondus par ses discours et par ses réponses cessèrent de l'interroger, mais passant des paroles aux actes, ils en vinrent à le saisir par la force ouverte et à le livrer à la puissance romaine. Cet exemple nous montre qu'on peut bien imposer silence à l'envie, mais qu'on ne calme pas aussi facilement son venin. »
Prière
304-305
Seigneur Dieu qui voulez sanctifier tout mon être, vous m'avez imposé votre sainte loi, afin que j'apprenne à vous aimer de tout mon cœur, de toute mon âme, de tout mon esprit et de toutes mes forces. Mais comment accomplirai-je un si grand commandement, si vous ne me prêtez votre secours, vous l'Auteur de toute grâce excellente et de tout don parfait ? Puisque vous nous commandez de vous aimer, donnez-nous ce que vous commandez, et commandez ce que vous voudrez. Faites que j'aime aussi mon prochain comme moi-même, afin que j'obtienne de concert avec lui la grâce ici-bas et la gloire dans les cieux. Accordez-moi encore, ô bon Jésus, de croire de cœur, de confesser de bouche et d'attester par mes œuvres que vous êtes le Christ, Dieu fait homme envoyé pour nous sauver, afin que, soumis maintenant de plein gré à votre empire, je puisse me réjouir avec vous pendant l'éternité. Ainsi soit-il.
⁂
Œuvres complètes de saint Chrysostomes, sous la direction de Monsieur Jeannin, commentaires sur les épîtres de saint Paul, Tomes IX, X et XI, Bar-le-Duc, 186.

Première épître aux Thessaloniciens
Homélie II.
Par vous la parole du Seigneur s'est répandue avec éclat non seulement en Macédoine et en Achaïe, mais votre foi en Dieu est encore sortie pour se faire connaitre partout, tellement qu'il n'est point nécessaire que nous en parlions ; puisque tout le monde nous raconte à nous-mêmes quel a été le succès de notre arrivée parmi vous, et comment vous vous êtes convertis à Dieu après avoir quitté les idoles, pour servir le Dieu vivant et véritable, et pour attendre du ciel son fils qu'il a ressuscité d'entre les morts, Jésus qui nous délivre de la colère à venir, ( I, 8-10 jusqu'a II, 9. )
Analyse.
184.
1. D'où vient ce grand retentissement qu'a eu dans le monde la conversion des Thessaloniciens ? La célébrité d'Alexandre le Grand et du nom Macédonien en a été cause en partie. — 2. Les apôtres de Dieu ne recherchent pas la gloire humaine. — 3, 4. Excellente description d'une amitié chrétienne. — Qu'il faut aimer pour en bien comprendre la douceur. — Qu'une âme désintéressée imite la bonté que Dieu a eue pour les hommes.
1. De même qu'un parfum exquis ne peut tenir son odeur cachée, mais la répand de toutes parts, en remplit l'air et réjouit les sens de ceux qui en approchent ; de même les hommes d'une vertu généreuse et admirable ne la tiennent point renfermée en eux-mêmes, mais par la renommée qui s'en répand, ils sont utiles à un grand nombre et les rendent meilleurs. Il en était ainsi des Thessaloniciens, ce qui fait dire à saint Paul : « Vous avez servi de modèle à tous ceux qui ont embrassé la foi dans la Macédoine et dans l'Achaïe. Par vous, en effet, la parole du Seigneur s'est répandue avec éclat, non seulement en Macédoine et en Achaïe, mais votre foi en Dieu est encore devenue célèbre partout ». Vous avez été en même temps l'instruction de vos voisins et l'exemple de toute la terre. Car c'est là ce que veut dire ce mot : « Votre foi est devenue célèbre partout ». L'apôtre ne se contente pas de dire que leur réputation s'était répandue partout, il ajoute « avec éclat ». Comme le son d'une trompette éclatante retentit dans tous les lieux d'alentour ; de même le bruit de votre foi si généreuse a rempli également tout l'univers. D'ordinaire, les grands événements ont, dans le lieu où ils s'accomplissent, un retentissement qui s'affaiblit par la distance ; il n'en est pas de même du bruit de votre foi, le retentissement en a été égal par toute la terre. Que l'on ne croie pas qu'il y ait de l'exagération dans ces paroles. La nation des Macédoniens était autrefois fameuse avant la venue de Jésus-Christ ; elle jouissait alors partout de plus de célébrité que les Romains. Ce qui a fait la gloire des Romains, c'est d'avoir subjugué les Macédoniens.
Les grandes actions du roi des Macédoniens sont au-dessus de tout discours ; parti d'une petite ville, il a conquis l'univers. Le Prophète le vit sous la figure d'un léopard ailé, ce qui marquait sa rapidité, son impétuosité ardente, et la soudaineté avec laquelle il allait parcourir le monde sur les ailes de la victoire. On rapporte qu'ayant entendu dire à un philosophe qu'il existait une infinité de mondes, il soupira amèrement, parce que de ce nombre infini de mondes, il n'en avait pas même conquis un tout entier ; tant il avait l'âme et le cœur grands ; et sa renommée par toute la terre n'était pas moindre. En même temps que la gloire du roi, s'était élevée celle de la nation. On le nommait Alexandre de Macédoine. Sa réputation remplissait le monde, et rien de ce qui concernait le pays d'un roi, partout si célèbre, ne demeurait ignoré. Les Romains eux-mêmes ne l'emportaient pas sur les Macédoniens en célébrité.
184-185.
« Votre foi en Dieu est sortie » pour se faire connaître « partout ». Il se sert du terme « est sortie » comme s'il parlait d'un être animé. C'est un effet de leur ferveur extraordinaire. Il ajoute encore, toujours pour montrer la puissance et l'énergie de cette même foi : « Tellement qu'il n'est pas nécessaire que nous en parlions, puisque tout le monde nous raconte à nous-mêmes quel a été le succès de notre arrivée parmi vous ». Ceux qui ont été témoins de vos vertus n'ont rien à en apprendre aux autres qui les préviennent, informés de tout avant d'avoir rien vu ; tant la renommée a été prompte et exacte à les instruire. Nous n'avons donc pas besoin de leur raconter les merveilles de votre piété, quand nous voulons les porter à vous imiter, puisqu'on nous prévient partout, et que l'on commence par nous dire ce qu'on aurait dû apprendre de nous. L'envie que font naître vos vertus ne peut tenir contre leur éclat, et tous sont contraints de se faire les hérauts de vos glorieux combats. Leur infériorité en face de vous ne les rend pas muets sur votre compte, et ils sont les premiers à vous louer. Secondée par des dispositions si favorables, notre parole ne saurait rencontrer nulle part l'incrédulité ni la défiance.
« Tout le monde nous raconte quelle a été notre arrivée parmi vous ». Qu'est-ce à dire ? — Qu'elle a été pleine de périls, exposée à mille morts sans que rien ait pu vous troubler ; que vous nous êtes demeurés attachés comme s'il n'y avait eu aucun danger à craindre ; que vous nous avez accueillis une seconde fois malgré les tribulations, comme vous auriez pu faire si, au lieu de la persécution, nous vous avions apporté tous les biens. Saint Paul, accompagné de Silas, avait quitté Thessalonique pour aller à Bérée. Pendant son absence les fidèles furent persécutés. À son retour il fut reçu avec amour et avec beaucoup d'honneurs par les fidèles qui exposèrent ainsi leur vie pour lui. C'est de cette seconde arrivée surtout qu'il veut parler. Ce mot donc : « Quelle a été notre arrivée parmi vous », présente un sens complexe. Il renferme l'éloge de saint Paul et de Silas non moins que celui des Thessaloniciens, quoique l'apôtre leur attribue tout l'honneur. — « Et comment vous vous êtes convertis à Dieu après avoir quitté les idoles, pour servir le Dieu vivant et véritable ». C'est-à-dire, combien votre conversion a été facile, comme vous avez vite embrassé son culte avec entrain, comme il a fallu peu d'efforts pour vous amener à servir le Dieu vivant et véritable.
Puis, prenant un ton moins grave, celui d'un homme qui exhorte, il ajoute : « Pour attendre du ciel son Fils, qu'il a ressuscité d'entre les morts, Jésus qui nous a délivrés de la colère à venir ». Pour attendre du ciel, dit saint Paul, celui qui a été crucifié et enseveli, c'est ce qu'il fait entendre en ajoutant : « Qu'il a ressuscité des morts ». On voit ensemble, dans ce verset, la résurrection, l'ascension, le second avènement de Jésus-Christ, le jugement, la récompense des bons et le supplice des méchants. — « Jésus qui nous à délivrés de la colère à venir ». C'est là une consolation, un encouragement et une exhortation. Car, si Dieu a ressuscité son Fils d'entre les morts, s'il est dans le ciel, s'il en doit revenir, et cela, vous le croyez, car autrement vous n'auriez pas souffert ce que vous avez souffert, n'est-ce pas là une grande consolation pour vous ? Que si vos persécuteurs doivent infailliblement subir un jour leur peine, et vous, recevoir votre récompense, ce que l'apôtre affirme dans sa seconde épître ( 2 Thess. 1, 9 ), c'est encore une autre consolation que vous aurez, et une grande. En disant d'attendre du ciel le Fils de Dieu, Jésus-Christ, l'apôtre nous apprend que les maux sont pour nous dans le temps présent et les biens dans l'avenir, lorsque le Christ viendra du ciel. Voyez combien l'espérance nous est nécessaire, puisque le Christ crucifié est ressuscité, est monté aux cieux et doit venir juger les vivants et les morts.
185-186.
2. « Car vous savez vous-mêmes, mes frères, que notre arrivée chez vous n'a pas été sans fruit ; mais après avoir beaucoup souffert auparavant, comme vous savez, et avoir été traités avec outrage dans Philippes, nous ne laissâmes pas d'avoir assez confiance en notre Dieu pour vous prêcher hardiment l'Évangile de Dieu parmi beaucoup de combats » ( 2, 1 ). Il est vrai que votre conduite a été généreuse, mais la nôtre aussi n'a point été humaine. C'est la même pensée exprimée déjà plus haut, savoir que le mérite de la prédication se montre de la part des prédicateurs par les signes miraculeux et le dévouement, et de la part des disciples par la ferveur et le zèle. Vous savez vous-mêmes que notre arrivée parmi vous n'a point été sans fruit, c'est-à-dire n'a point été humaine ni ordinaire. À peine délivrés des dangers de mort et des mauvais traitements, nous retombâmes dans de nouveaux périls. « Mais après avoir beaucoup souffert auparavant, et avoir été outragés, comme vous savez, dans Philippes, « nous avons montré notre confiance en notre Dieu ». Voyez comme de nouveau il rapporte tout à Dieu. « Pour prêcher hardiment devant vous l'Évangile de Dieu parmi beaucoup de combats ». On ne peut dire que nous ayons eu ces combats à Philippes, mais non parmi vous. « Vous m'êtes témoins des peines, des inquiétudes, des périls où nous avons été dans votre ville ». Il dit la même chose en écrivant aux Corinthiens : « J'ai été parmi vous dans de grandes afflictions, dans de grands travaux, dans une grande crainte, et dans de grands tremblements » ( I Cor. 2, 3 ).
« Car nous ne vous avons point prêché une doctrine d'erreur et d'impureté, et nous n'avons point eu dessein de vous tromper, mais comme Dieu nous a choisis pour nous confier son Évangile, nous parlons aussi, nous, pour plaire non aux hommes, mais à Dieu qui voit le fond de nos cœurs ( 3, 4 ) ». C'est donc, comme je l'ai déjà dit, de la fermeté de ce peuple que saint Paul tire des preuves pour montrer que sa prédication était l'ouvrage de Dieu. Autrement, s'il y eût eu de l'illusion et de la tromperie, nous n'aurions pas enduré des maux si excessifs qu'ils ne nous permettaient même pas de respirer. Que prouvait donc notre patience ? sinon que si un avenir de bonheur ne nous était réservé, ou si nous n'eussions été pleinement assurés que notre espérance n'était pas vaine, nul d'entre nous n'aurait de bon cœur souffert tant de maux. Qui donc voudrait, pour les seuls biens d'ici-bas, souffrir tant de maux, mener une vie d'angoisses et pleine de périls ? Ôtez l'espérance des biens à venir et dites-moi comment les apôtres auraient pu convertir une seule personne ? Quoi de plus capable d'effrayer des disciples que de voir les maîtres qui les instruisent si persécutés ? Mais cela ne vous a point effrayés. « C'est que nous ne vous avons point prêché une doctrine d'erreur ». L'Évangile n'est pas un leurre ni une tromperie pour que nous reculions devant quelque chose. Notre doctrine n'est pas une doctrine d'abomination comme les pratiques des sorciers et des magiciens. Ce n'est pas une doctrine « d'impureté » que nous vous prêchons. Nous ne sommes ni artificieux, ni factieux comme Theudas.
« Mais comme Dieu nous a choisis pour nous confier son Évangile, nous parlons aussi non pour plaire aux hommes, mais à Dieu ». Vous le voyez, ce n'est pas ici une affaire d'amour-propre ; nous ne cherchons pas à plaire aux hommes, mais à Dieu qui connaît le fond de nos cœurs. Autrement, quelle serait la raison de notre conduite ? Après ce témoignage flatteur, qu'ils ne font rien pour plaire aux hommes ni pour rechercher leurs honneurs, il ajoute : « Comme nous avons été choisis de Dieu pour être chargés de son Évangile ». C'est comme s'il disait : S'il ne nous avait vus affranchis de toute préoccupation terrestre, il ne nous aurait pas choisis. Tels donc il nous a choisis, tels nous restons. — « Nous avons été choisis de Dieu après examen » ; il nous a examinés et nous a confiés son Évangile. Nous restons dans le même état dans lequel nous avons été approuvés de Dieu. La charge de prêcher l'Évangile de Dieu est une preuve de vertu ; Dieu ne nous aurait pas approuvés pour cette mission s'il avait vu en nous quelque chose de mauvais. Quand saint Paul dit que Dieu l'a éprouvé, il veut dire simplement qu'il l'a vu bon et qu'il l'a choisi pour apôtre, et non qu'il l'ait mis à l'épreuve. Nous avons besoin, nous, de mettre à l'épreuve pour savoir à quoi nous en tenir ; mais Dieu connaît tout d'une seule vue et sans épreuve. — Donc, nous parlons comme doivent parler ceux que Dieu a choisis et qu'il a jugés dignes de l'Évangile. Et nous ne parlons pas comme si nous avions à plaire aux hommes, c'est-à-dire, ce n'est pas à cause de vous que nous faisons ce que nous faisons. Et parce qu'il les avait loués, pour prévenir le soupçon que cela aurait pu causer, il ajoute :
186-187.
« Car nous n'avons usé d'aucune parole de flatterie, comme vous le savez, et notre ministère n'a point servi de prétexte à notre avarice, Dieu m'en est témoin. Nous n'avons point non plus recherché aucune gloire de la part des hommes, ni de vous ni d'aucun autre. Nous pouvions cependant, comme apôtre de Jésus-Christ, vous charger de notre subsistance ( 5, 6 ) ». — Nous n'avons pas usé de flatterie, comme font ceux dont l'intention est de tromper, de s'emparer des hommes et de les dominer. On ne peut dire que nous vous ayons adulés pour vous dominer, ou nous approprier vos richesses. Qu'il ne les a pas flattés pour les dominer, la chose est claire, et il en appelle à leur témoignage ; qu'il ne les a pas flattés par un motif d'avarice, si l'on en peut douter, il en prend Dieu à témoin. — « Nous n'avons point non plus recherché aucune gloire de la part des hommes, ni de vous, ni d'aucun autre. Nous pouvions cependant, comme apôtre de Jésus-Christ, vous charger de notre subsistance ». C'est-à-dire, nous n'avons pas recherché les honneurs, nous n'avons pas étalé de faste, nous ne nous sommes point fait escorter. Et quand nous l'aurions fait, qui aurait pu nous condamner ? Si les ambassadeurs des rois sont honorés, quels qu'ils soient personnellement, à combien plus forte raison devions-nous l'être ? Il ne dit pas : Nous avons été dans l'opprobre, nous avons été laissés sans honneur, c'eût été leur faire un reproche ; il dit : Nous n'avons pas recherché les honneurs. Si nous n'avons pas recherché les honneurs, lorsque la prédication nous donnait ce droit, il est clair que nous n'agissons pas en vue de la gloire humaine. Quand même cependant nous aurions recherché les honneurs, qui eût pu nous en faire un crime ? N'est-il pas convenable que les envoyés de Dieu aux hommes, que ceux qui viennent du ciel sur la terre, en qualité d'ambassadeurs, soient accueillis même avec beaucoup d'honneurs ? Par subrogation nous n'avons rien fait de cela, pour fermer la bouche à nos adversaires.
3. Et vous ne pouvez dire que telle a été ma conduite envers vous, mais non envers les autres. Voici, en effet, ce qu'il dit écrivant aux Corinthiens : « Vous souffrez que l'on vous réduise en servitude, que l'on vous dévore, que l'on vous pille, que l'on s'élève, que l'on vous frappe au visage » ( 2 Cor. 11, 20 ). La même chose se trouve exprimée dans les passages suivants : « Son aspect », disent vos séducteurs en parlant de Paul, son aspect est misérable, son discours « méprisable » ; et « pardonnez-moi cette injure, etc » ( Ibid. 10, 10, et 12, 13 ). Ici, dans son épître aux Thessaloniciens, il parle encore de l'argent qu'il pouvait demander pour sa subsistance, en qualité d'apôtre de Jésus-Christ.
« Mais nous avons été parmi vous comme de petits enfants, comme une mère qui nourrit et qui aime tendrement ses propres enfants. Ainsi dans l'affection que nous ressentions pour vous, nous aurions souhaité de vous donner, non seulement la connaissance de l'Évangile de Dieu, mais aussi notre propre vie, tant était grand l'amour que nous vous portions ( 7, 8 ) ». Nous avons été au milieu de vous comme de petits enfants ; nous n'avons montré ni orgueilleuse dureté, ni fastueuse hauteur « au milieu de vous ». C'est comme s'il disait : J'ai été l'un d'entre vous, je n'ai pas pris pour moi une place plus haute que les autres.
187-188.
« Nous avons été comme une mère qui nourrit et qui aime tendrement ses propres enfants ». Tel doit être le pasteur. Une mère caresse-t-elle son enfant pour en retirer de la gloire ? Exige-t-elle de lui de l'argent pour le lait qu'elle lui donne ? Lui est-elle à charge ? lui fait-elle de la peine ? Saint Paul donc veut montrer, par cette comparaison, jusqu'où doit aller l'affection d'un pasteur pour son peuple. C'est cet amour, dit-il aux Thessaloniciens, que nous avons eu pour vous. Non seulement nous n'avons rien désiré de vos biens, mais s'il avait fallu donner notre vie même pour vous, nous l'aurions fait de bon cœur. Est-ce là, dites-moi, l'effet d'un sentiment purement humain ? qui serait assez insensé pour le croire ? Nous aurions voulu, dit saint Paul, vous donner non seulement l'Évangile de Dieu, mais notre propre âme. C'est donc plus de donner sa vie que de prêcher, parce que l'on souffre davantage en donnant sa vie. Il est vrai que l'Évangile est quelque chose de plus précieux : mais la mort aussi est quelque chose de plus pénible. Nous aurions voulu, dit l'apôtre, s'il eût été possible, livrer nos âmes pour vous. Comme il avait beaucoup loué ce peuple, il a soin de leur dire qu'il ne l'a pas fait pour rechercher la gloire, ni de l'argent, ni pour les flatter. Les Thessaloniciens avaient eu de grands combats à soutenir. Ils méritaient donc quelques louanges afin de s'affermir de plus en plus dans leurs bonnes résolutions. Cependant ces louanges pouvant devenir suspectes, saint Paul s'efforce de prévenir ces soupçons. C'est dans cette vue qu'il leur parle de ses périls. Et, d'autre part, afin que l'on ne croie pas qu'il parle de ses périls pour s'attirer des hommages en retour, il ajoute : « Parce que vous m'êtes très chers ». J'aurais volontiers donné ma vie pour vous, parce que je vous suis étroitement attaché. Nous annonçons l'Évangile parce que Dieu nous l'ordonne ; mais notre affection pour vous est telle que, s'il le fallait, nous livrerions pour vous notre âme. Telle est l'amitié véritable, celui qui aime donnerait sa vie si elle lui était demandée et que cela fût possible. Que dis-je, si elle lui était demandée ? bien plus il courrait lui-même au-devant d'un tel don. Rien de plus doux qu'un tel amour ; il n'est mêlé d'aucune amertume. Un ami fidèle est vraiment le baume salutaire de la vie ; un ami fidèle est vraiment un rempart solide.
Que ne ferait pas un ami sincère ? Quelle joie n'apporte-t-il pas à la vie, quelle utilité, quelle sûreté ? Des trésors par milliers ne seraient pas comparables à un sincère ami. Parlons donc des délices d'une sainte amitié. En voyant son ami, l'ami éprouve une joie dont il est inondé. L'union de leurs deux âmes leur procure d'ineffables délices ; il suffit d'un souvenir de l'ami pour élever la pensée, pour lui donner des ailes. Je parle des vrais amis, unis du fond de l'âme, prêts à mourir s'il le faut, dont l'affection est ardente. Je ne veux pas que l'on pense à ces amis vulgaires, amis de table, amis de nom, ce n'est pas de ceux-là que je parle. Si quelqu'un possède un ami tel que celui que j'ai en vue, il me comprend. Il ne se rassasie jamais de le voir, le vit-il tous les jours. Il lui souhaite les mêmes biens qu'à lui-même. J'ai connu un homme qui commençait toujours à prier pour son ami, ensuite pour lui-même. Tel est un ami, qu'on aime, à cause de lui jusqu'aux temps, jusqu'aux lieux mêmes. Comme les objets qui ont de l'éclat, le font rejaillir tout autour d'eux, de même les amis laissent quelque chose de leur amabilité aux lieux qu'ils fréquentent. Et souvent nous retrouvant dans ces mêmes lieux sans nos amis, nous pleurons au souvenir des jours que nous y avons passés avec eux. Il n'est pas donné au discours de représenter tout le plaisir que nous fait goûter la présence d'un ami, ceux-là seuls le connaissent, qui en ont fait l'expérience. On peut librement demander une grâce à un ami et la recevoir sans la moindre honte. Lorsqu'ils nous prient de quelque chose, nous leur en savons gré : lorsqu'ils craignent de nous importuner, nous ne nous en consolons pas. Nous n'avons rien qui ne soit à eux. Souvent, lorsque tout nous inspire du dégoût en ce monde, nous ne voudrions cependant pas les quitter. Ils nous sont plus agréables que la lumière du jour.
4. Non, la lumière du jour elle-même n'est pas plus douce qu'un ami, qu'un véritable ami. Et ne vous étonnez pas de ce que je dis. Mieux vaudrait, pour nous, que le soleil s'éteignît, que d'être privés de nos amis ; mieux vaudrait vivre dans les ténèbres que d'être sans amis. Pourquoi ? parce que beaucoup peuvent voir le soleil et rester néanmoins dans les ténèbres, et que ceux qui sont riches en amis, ne sauraient ressentir de tristesse au milieu même de l'affliction. Je parle toujours des véritables amis, des amis spirituels, et qui ne préfèrent rien à l'amitié. Tel était saint Paul, qui aurait, de bon cœur, donné sa vie sans même attendre qu'on la lui eût demandée, et qui eût, sans hésiter, descendu dans les flammes de l'enfer. C'est avec cette ferveur qu'il faut aimer. Je veux donner un exemple d'amitié. Les amis aiment leurs amis avec plus de tendresse que les pères n'aiment leurs enfants, que les enfants n'aiment leurs pères, je dis les amis selon Jésus-Christ. Ne me parlez pas des amis d'aujourd'hui, l'amitié est une vertu que nous avons perdue avec tant d'autres. Mais remontez vers les temps apostoliques, et, sans parler des apôtres eux-mêmes, considérez quels étaient les simples fidèles, dont il est dit qu'ils n'avaient tous qu'un cœur et qu'une âme ; que nul ne regardait comme sa propriété exclusive rien de ce qui lui appartenait, et qu'on distribuait à chacun selon son besoin ( Act. 4, 32 ). Les mots « le tien » et « le mien » ne s'entendaient jamais parmi eux. Ne rien tenir comme sa propriété exclusive, mais tout regarder comme le bien du prochain, considérer ses propres biens comme des choses étrangères, épargner la vie de son ami comme la sienne propre : c'est dans la réciprocité de cette disposition que consiste la vraie amitié.
188-189.
Et où trouver une telle amitié ? dira-t-on. En effet, elle est difficile à rencontrer à cause de notre mauvaise volonté : que notre volonté change et rien ne sera plus facile. Si une telle amitié n'était pas possible, Jésus-Christ ne nous l'eût pas commandée ; il n'en eût pas fait un précepte si exprès. Il faut le dire encore une fois, c'est quelque chose de grand que l'amitié. C'est un bien qui ne peut s'exprimer ni se connaître que par l'expérience, l'union des amis a été quelquefois jusqu'à produire des hérésies ; c'est elle qui fait que les païens sont encore païens. Celui qui aime ne veut ni dominer ni commander. Il se tient pour obligé qu'on lui commande. Un ami aime mieux faire un plaisir que le recevoir, parce qu'il aime. Il est, en donnant toujours, comme un homme qui ne peut satisfaire ses désirs. Il ne trouve pas tant de plaisir dans le bien qu'on lui fait, que dans le bien qu'il fait lui même. Il aime mieux obliger son ami que d'être l'obligé de son ami, ou plutôt il veut devoir et qu'on lui soit redevable. Il veut faire plaisir, et il ne veut pas paraître faire plaisir, mais paraître l'obligé tout en obligeant.
Je suis sûr que beaucoup d'entre vous n'entendent rien à ce que je dis. En effet, il semble qu'il y ait de la contradiction à dire qu'un homme en prévienne un autre, qu'il commence à l'obliger le premier, et qu'en même temps il veuille ne point paraître l'avoir prévenu. C'est ainsi que Dieu lui-même a agi à notre égard. II voulait nous donner son propre Fils ; mais pour ne pas paraître nous le donner gratuitement, mais comme quelque chose qu'il nous devait, il commanda à Abraham de lui donner son fils ; de sorte que tout en nous faisant le plus grand des dons, il paraissait ne rien faire d'extraordinaire. Celui qui n'aime point, reproche le bien qu'il fait, et exagère jusqu'aux moindres grâces. Celui qui aime, au contraire, cache tout le bien qu'il fait et veut que ses bons offices passent pour rien. Rien loin de vouloir qu'on croie que son ami lui ait obligation, il fait tout son possible pour faire croire que c'est lui-même qui lui est obligé des services qu'il lui a rendus. Je vous le dis encore : je sais bien que plusieurs ne comprennent rien à ce que je dis, car je parle d'une vertu qui n'est plus guère maintenant que dans le ciel. Lorsque je vous parle de l'amitié, c'est comme si je vous parlais de quelque plante inconnue qui viendrait dans l'Inde, et que vous n'auriez jamais rencontrée. Tout ce que je pourrais vous en dire, ne vous en donnerait pas l'exacte connaissance, puisque je ne pourrais pas vous en faire sentir la vertu par expérience. De même quelque éloge que je fasse de l'amitié, vous ne me comprendrez pas si vous n'aimez. C'est dans le ciel qu'est cette noble plante ; c'est là qu'elle pousse des branches chargées, non de perles mais de vertus infiniment plus précieuses. Comparez l'amitié à tous les plaisirs honnêtes ou déshonnêtes, vous n'en trouverez pas qui l'égale. L'amitié surpasse toutes les douceurs du monde, sans excepter même celle du miel, puisqu'on finit par se dégoûter du miel et jamais d'un ami. Tant qu'il est ami, on ne s'en lasse point ; au contraire, on l'aime toujours de plus en plus, et la douceur qu'on y sent n'est point mêlée d'amertume.
Un ami est plus agréable que la vie même, c'est pourquoi on en a vu ne plus désirer de vivre après la mort de leurs amis. On souffre de bon cœur l'exil avec un ami, et sans lui on est comme exilé dans son propre pays et dans sa maison même. On trouve la pauvreté supportable avec un ami ; sans lui, ni la santé ni les richesses n'ont rien qui nous plaise, tout nous est insupportable. On retrouve dans un ami un autre soi-même. Je souffre de ne point trouver d'exemple qui me satisfasse. Je reconnais, avec confusion, que tout ce que je dis est infiniment au-dessous de la vérité. Car les avantages que j'ai marqués ne regardent encore que cette vie. Mais ensuite Dieu récompense une amitié semblable au-delà de ce qu'on peut s'imaginer. Il nous otfre une récompense afin que nous nous aimions les uns les autres. Aimez, dit-il, et recevez une récompense ; c'est nous qui devrions, pour cela, offrir une récompense. Priez, dit-il encore, et recevez une récompense ; c'est nous encore qui devrions offrir une récompense pour les biens que nous demandons. Parce que vous me demandez mes grâces, recevez une récompense. Jeûnez et soyez récompensé. Devenez vertueux et je vous récompenserai, bien que vous me soyez redevable. Lorsque les pères ont rendu leurs enfants vertueux, ils les en récompensent ; car ils leur sont redevables du plaisir qu'ils éprouvent de les voir vertueux. Dieu fait de même. Devenez vertueux, nous dit-il, et je vous promets une récompense. Votre vertu réjouit mon cœur de père, et pour cela je vous dois une récompense. Si vous devenez mauvais, c'est tout le contraire ; car vous irritez l'auteur de votre existence. N'irritons pas Dieu, réjouissons au contraire son cœur, afin que nous obtenions le royaume des cieux en Jésus-Christ Notre-Seigneur, etc.
Traduit par M. JEANN1N.
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