Le père Thierry Tabone, curé de la paroisse.

Horaires du 27 septembre au 3 octobre
semaine XXVI.
Horaires du 20 au 26 septembre, semaine XXV.
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Traduction française des oeuvres complètes de saint Jean Chrysostome, sous la direction de M. Jeannin. Tome onzièmze Bar-le-Duc, L. Guerin, éditeur, 1865.

Commentaires sur l'épître aux Philippiens, Homélie VII.
Soyez dans les mêmes sentiments que Jésus-Christ, qui ayant la forme de Dieu, n'a pas cru que ce fut pour lui une usurpation d'être égal à Dieu, mais qui s'est anéanti lui-même en prenant la forme d'esclave etc. ( Jusqu'au verset 11. )
Analyse.
43
1. Le Seigneur Jésus ne craignant pas qu'on l'accusât de rapine pour son titre et sa nature d'égal de Dieu, ne craint pas de déposer ce titre, de cacher cette nature. Il s'anéantit par humilité et non par nécessité. — 2. Il est fait semblable à l'homme, parce qu'il en prend la nature, — mais non, comme le veut Marcion, par un faux semblant d'incarnation. — Il s'anéantit, mais sans cesser d'être Dieu, comme le voudraient Paul de Samosate et Arius. — 3 . Son incarnation ne nuit pas à sa nature divine. — Son obéissance humble jusqu'à la mort de la croix n'empêche pas son égalité avec Dieu le Père. — 4. Grandeur du nom de Jésus, qui lui a été donné en récompense. — 5 et 6. L'humilité nous élève au-dessus de nous-mêmes. L'orgueil nous ravale au-dessous de la brute.
1. Nous avons exposé et réfuté les systèmes hérétiques ; il est temps, maintenant, de développer nos saintes vérités. Ces paroles : « Il a n'a pas cru usurper », d'après eux, ne signifient que : « Il n'a pas usurpé ». D'après nous, et nous l'avons fait voir, ce sens est ridicule et absurde, puisque jamais on ne pourrait, dans un sens pareil, trouver dans ce passage une exhortation à l'humilité ; puisqu'on ne pourrait louer ainsi Dieu, ni même un homme vulgaire.
Que devons-nous donc croire ici ? Appliquez-vous, mes frères, à bien suivre notre discours. C'est le préjugé du grand nombre, que s'ils se conduisent avec humilité, ils compromettront leur dignité personnelle, perdront dans l'estime publique, et descendront au-dessous de leur niveau réel. L'apôtre combat cette crainte orgueilleuse, et, pour montrer que tels ne doivent pas être nos sentiments, il monte jusqu'à la divinité même : ce Dieu, Fils unique, qui est dans la forme de Dieu, qui n'a rien de moins que son Père, qui lui est égal, n'a pas regardé, nous dit-il, comme une rapine ni comme une usurpation son égalité avec Dieu. Or, comprenez bien ces dernières paroles.
Un bien que vous auriez ravi ou que vous posséderiez sans aucun droit, vous n'oseriez pas le déposer même un instant ; vous craindriez de le perdre, d'en déchoir ; aussi le gardez-vous continuellement en vos mains. Au contraire, celui qui tient de la nature une dignité quelconque, celui-là ne craint pas de descendre de sa dignité, parce qu'il n'a pas à redouter de la perdre. Un exemple. Absalon avait ravi le pouvoir ; il n'aurait osé l'abdiquer. Autre exemple. Mais ne vous troublez pas si nos comparaisons ne peuvent représenter parfaitement et intégralement leur objet : c'est le propre de ce genre d'arguments de laisser à l'esprit plus à deviner qu'ils n'expliquent. Je dis donc : Un usurpateur, révolté contre son prince, lui a ravi le sceptre : ne craignez pas qu'il ose ni déposer le pouvoir, ni dissimuler même cette autorité qu'il a ravie ; dès qu'il la dissimule, il la perd. Au reste cet exemple s'applique à tout bien ravi : le ravisseur toujours veille sur sa proie, et la garde continuellement ; s'il s'en dépouille un instant, il la perdra ; de sorte qu'on peut dire en général, que tout voleur craint de se séparer de l'objet volé, et qu'il garde toujours le bien sur lequel il a mis la main ; tandis qu'une crainte semblable ne se rencontre pas dans ceux qui ne possèdent rien par rapine : ainsi l'homme craint bien peu de perdre sa raison, qui fait sa dignité… J'avoue, toutefois, ne pas trouver d'exemples satisfaisants : nous ne tenons, pauvres humains, aucune royauté de par la nature ; aucun bien même ne nous est naturel, puisque tous et chacun appartiennent essentiellement et en toute propriété à Dieu seul.
43-44.
Que dirons-nous donc ? Que le Fils de Dieu n'a pas appréhendé de descendre de sa dignité, bien sûr qu'il était de la recouvrer ; et qu'il l'a cachée sans croire pour cela s'amoindrir. Aussi l'apôtre n'a-t-il pas dit de Jésus-Christ qu'il « n'a pas usurpé », mais bien qu'il « n'a pas cru « usurper ». Sa souveraineté, en effet, ne venait ni de rapine, ni de donation faite par autrui ; elle était sa nature, et par suite immuable et assurée. Aussi n'hésite-t-il pas, roi suprême, à revêtir l'extérieur d'un de ses sujets. Un tyran craint de dépouiller à la guerre son manteau de pourpre ; un roi s'en défait avec confiance. Pourquoi ? Parce qu'il n'a pas usurpé le commandement. Il est loin de ressembler à l'usurpateur qui ne s'en dépouille jamais ; il le dissimule et le cache, parce qu'il le possède par nature et qu'il ne peut le perdre. Je conclus : L'égalité avec Dieu n'était pas pour Jésus-Christ une usurpation, mais bien sa nature même ; aussi s'est-il anéanti.
Mais où sont ceux qui prétendent qu'il subit alors une nécessité, qu'il fut réduit à se soumettre ? Il s'anéantit « lui-même », a dit saint Paul ; il s'humilia « lui-même », il « se fit » obéissant jusqu'à la mort. Comment il « s'anéantit », l'apôtre le montre : « en prenant la forme de l'esclave, en se faisant à la ressemblance des hommes, étant reconnu homme par tout son extérieur ». Il se rappelle qu'il vient d'écrire : « Que chacun croie les autres au-dessus de soi ». Aussi ajoute-t-il de Jésus-Christ lui-même : « Il s'est anéanti ». En effet, s'il avait subi l'abaissement, mais non spontanément, mais non d'après sa volonté même, ce n'eût pas été un acte d'humilité. S'il n'a pas su, par exemple, que ce sacrifice lui était demandé, cette ignorance en lui est une imperfection. A-t-il seulement attendu, faute de la connaître, l'heure où il devait l'accomplir ? Encore ici, c'est une ignorance du temps. Et s'il a connu l'obligation de le faire et l'heure de l'accomplir, pourquoi direz-vous qu'il ait été contraint de se soumettre ? — Pour montrer, direz-vous, la prééminence de son Père sur lui. — Mais alors il aboutissait à montrer non pas la prééminence de son Père, mais sa propre bassesse. Car le nom de Père ne suffit-il pas pour indiquer la prérogative du Père ? Or, à cette seule exception près qu'il n'est point le Père, nous trouvons dans le Fils identité complète et en tout avec le Père. Ce titre de Père, évidemment, ne peut passer au Fils sans absurdité. Mais, je le répète, à ce titre seul excepté, tout ce que possède le Père appartient au Fils en toute communauté.
2. Les marcionites, prenant le texte au pied de la lettre, aiment à rappeler qu'ici il est écrit : qu'il a été fait à « la ressemblance d'un homme », et non pas qu'il s'est fait homme. — Mais comment pourrait-on être fait à la ressemblance d'un homme ? En revêtant une vaine ombre ? Dès lors, c'est un fantôme ; ce n'est plus rien de semblable à l'homme. Le semblable de l'homme, c'est un autre homme. D'ailleurs, que répondrez-vous au texte de saint Jean : Le « Verbe s'est fait chair », sans contredire notre apôtre saint Paul lui-même, qui dit ailleurs : « À la ressemblance d'une chair de péché ? »
« Et par tout son extérieur, il a été trouvé comme un homme ». Voilà, disent-ils encore : Par l'extérieur, et comme un homme. Or, être comme un homme, être un homme par l'extérieur, c'est tout autre chose qu'être un homme par nature. — Vous voyez, mes frères, avec quelle ingénuité et quelle assurance je vous rapporte les objections des adversaires ? La victoire, en effet, ne peut être splendide et surabondante, qu'à la condition que nous ne dissimulerons en rien la force apparente de leurs difficultés. Dissimuler serait une ruse plutôt qu'une victoire. Que disent donc les hérétiques ? Ne craignons pas de le répéter. Autre chose d'être homme par l'extérieur, autre chose de l'être par nature ; et de même : Autre chose d'être dans la ressemblance d'un homme, ou d'être simplement homme.
Je réponds : Alors aussi prendre la forme d'esclave n'est pas prendre la nature d'esclave. Il y a contradiction dans les termes. Pourquoi ne détruisez-vous pas tout d'abord cet antagonisme ? Car si le texte que vous citez plus haut nous bat selon vous, celui-ci évidemment vous bat à votre tour. L'apôtre n'a pas dit : Comme une forme d'esclave ; ni : À la ressemblance d'une forme d'esclave ; ni : Dans l'extérieur d'une forme d'esclave ; mais simplement : « Il a pris forme d'esclave ». Que voulait-il dire ici ? Est-ce encore là une contradiction dans les mots ? À Dieu ne plaise !
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Toutefois, sur ce texte même, ils nous jettent une facétie froide et ridicule. Il a pris forme d'esclave, répondent-ils, lorsque, ceint d'un linge, il a lavé les pieds de ses disciples. — Mais est-ce là forme d'esclave ? Non, non, c'est œuvre et rôle d'esclave ; or assumer rôle d'esclave et prendre forme d'esclave, voilà choses bien différentes. Pourquoi n'a-t-il pas dit : Il fit une œuvre d'esclave ? c'eût été plus clair. Jamais, dans l'Écriture, le mot « forme » n'est employé pour le mot « œuvre ». La différence de signification est complète : l'un est un nom de nature, l'autre un nom d'emploi. Dans le langage ordinaire non plus, nous n'employons jamais concurremment les termes œuvre et forme.
Au sens même des adversaires, Notre-Seigneur n'a pas fait œuvre d'esclave, il ne s'est pas ceint d'un linge, puisque son corps n'étant, selon eux, que fantastique, la scène entière était sans vérité. S'il n'avait point de mains, comment lavait-il ? s'il n'avait point de reins, comment aurait-il pu se ceindre d'un linge ? Quel genre de vêtements aurait-il pu prendre ; car il est dit qu' « il reprit ses vêtements ? » Comme il est donc impossible de trouver ici une véritable action, réellement faite, mais une pure illusion, avouez qu'il n'a pas même lavé les pieds des disciples ! Si cette nature incorporelle apparut dans la chair, mais sans avoir de corps, qui donc a lavé les pieds des apôtres ?
Et contre Paul de Samosate, que dirons-nous ? Que dit-il lui-même, d'abord, ce sectaire ? La même chose absolument que Marcion. Aussi lui répondons-nous : Celui qui a simplement la nature humaine, un homme pur et simple, ne s'anéantit pas à laver les pieds de ses compagnons de service. — Car ce que nous avons établi contre les ariens s'applique à ceux-ci également. Entre eux, toute la différence est une faible distance de temps ; les uns comme les autres font du Fils de Dieu une créature. Que suffit-il de leur répondre ? Qu'un homme, pour laver d'autres hommes, ne s'anéantit pas, ne se dégrade pas. Si, n'étant qu'un homme, il n'a pas commis la monstrueuse usurpation de s'égaler à Dieu, il n'y a pas là de quoi faire son panégyrique. Qu'un Dieu se fasse homme, c'est une grande et ineffable humiliation ; mais où est l'humiliation à ce qu'un homme fasse des choses humaines ? — Où trouvez-vous, d'ailleurs, que forme de Dieu « s'appelle œuvre de Dieu ? » Car si, restant un homme pur et simple, vous l'appelez forme de Dieu d'après ses œuvres, pouruoi ne pas donner ce même nom à Pierre qui a fait des œuvres plus grandes ? Pourquoi Paul lui-même ne se propose-t-il pas en exemple, lui qui, mille fois, avait accepté des emplois d'esclaves, sans jamais en refuser aucun ? « Nous sommes bien loin de nous prêcher nous-mêmes », disait-il ; « nous prêchons Jésus-Christ, et nous avouons n'être que vos esclaves par Jésus-Christ » ( 2 Cor. 4, 5 ). Les adversaires n'apportent donc que difficultés ridicules et misérables ! Jésus-Christ s'est humilié : c'est la parole apostolique. Eh bien, vous, dites comment ? Où est son anéantissement ? Où est son humiliation ? Est-ce d'avoir fait des miracles même ? Mais Pierre et Paul en ont fait aussi, de sorte qu'on n'y reconnaît pas le privilège propre et spécial du Fils.
Quel est donc le sens vrai de ces mots : « Il s'est fait à la ressemblance des hommes ? » — Elles marquent que le Fils a eu plusieurs choses de nous, et qu'il n'en a pas eu plusieurs autres choses, comme par exemple d'être né par le commerce charnel, comme, surtout d'avoir commis le péché. Tels furent ses privilèges exclusifs, qu'aucun homme ne partage avec lui. Il n'était pas seulement ce qu'il paraissait être, il était encore Dieu. Il apparaissait avec la nature de l'homme ; mais quoique notre semblable par la chair, il différait de nous par beaucoup d'endroits. Ces paroles donc indiquent qu'il n'était pas purement et simplement un homme, et l'apôtre dit avec raison : « Dans la ressemblance des hommes ». Car nous sommes corps et âme ; lui, il est Dieu, âme et corps : c'est pourquoi il écrit : « Dans notre ressemblance ». Craignant d'ailleurs que lui ayant entendu dire : « Il s'est anéanti lui-même », nous n'allions croire, d'après ces mots, à la dégradation, à la perte de la divinité dans le Fils, il semble nous ajouter ici que, demeurant ce qu'il est, il prend ce qu'il n'était pas ; et que fait chair, il continue à être le Dieu-Verbe.
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3. La même raison qui lui fait parler de « ressemblance », lui fait ajouter aussi : « Par l'extérieur » : sa nature première n'a pas dégénéré, en effet ; elle ne s'est pas confondue avec la nôtre, sinon « par l'extérieur » seulement. Ayant affirmé clairement la prise de possession par lui de la forme ( ou nature ) de l'esclave, il ajoute avec confiance cette seconde affirmation, après avoir par la première fermé la bouche à tous les hérétiques. En effet, quand il parlait aux Romains « d'une ressemblance » de Jésus-Christ a avec notre « chair de péché », il ne niait pas pour cela que ce fût une vraie chair, mais seulement que cette chair eût péché, bien qu'elle fût semblable à une chair pécheresse. En quoi semblable ? par la nature ; en quoi différente ? pour la malice : mais en somme semblable à notre chair pécheresse. Eh bien ! comme l'apôtre se servait alors de cette expression de « ressemblance », parce que, de fait, il n'y avait pas entre notre chair et la sienne complète égalité, de même ici la ressemblance est encore mentionnée, pour rappeler qu'entre elles encore tout n'est pas égal ; qu'ainsi, par exemple, le Fils ne passa point par la naissance ordinaire, par le péché, par tout ce qui fait enfin l'homme pur et simple. Son mot, fait « comme l'homme » est donc d'une admirable vérité, puisqu'il n'était pas un d'entre nous, mais comme un d'entre nous. Dieu Verbe, il n'a pas dégénéré en homme ; sa substance n'a pas changé : mais il s'est montré comme un bomme, sans toutefois nous tromper par un corps fantastique, mais pour nous apprendre l'humilité. Ainsi quand il écrit : « Comme l'homme », son intention est claire ; car en plus d'un autre passage, il l'appelle homme expressément, comme dans celui-ci : « Il n'y a qu'un Dieu, et qu'un médiateur homme, Jésus-Christ ». — Nous avons épuisé ce que nous devions dire contre les adversaires du corps de Jésus ; quant à ceux qui nient qu'il ait pris une âme avec ce corps, il faut leur dire : Si la forme de Dieu est un Dieu parfait, bien certainement aussi la forme de l'esclave est aussi l'esclave parfait.
Maintenant revenons aux ariens : « Étant » dit saint Paul, « dans la forme de Dieu, il n'a pas cru que ce fût une usurpation d'être l'égal de Dieu ». Dès qu'il parle de la divinité du Fils, il ne se sert jamais des expressions : Il « a été fait », il « a pris » ; mais écoutez-le désigner son humanité : Il s'est anéanti lui-même en « prenant » la forme de l'esclave ; et il « a été fait » à la ressemblance des hommes. vous retrouvez les deux termes qu'il évitait d'abord : Il s'est fait homme, mais il était Dieu. Gardons-nous autant de confondre ( les natures ) que de les séparer ( de la seule et unique personne du Fils ). En lui, un seul Dieu, un seul Christ, le Fils de Dieu : « un », cependant, vous dirai-je, par union mais non par mélange ni confusion ; cette nature infinie de Dieu, tout en s'adjoignant l'autre nature, n'a pas dégénéré, elle lui est simplement unie.
« Il s'est humilié lui-même, s'étant fait obéissant jusqu'à la mort, et jusqu'à la mort de la croix ». Les hérétiques interprètent aussitôt qu'il s'est fait obéissant, parce qu'il était loin d'être l'égal du Père auquel il obéissait. Ô stupides et insensés adversaires ! comme si cette conduite admirable retirait au Fils la moindre perfection ! comme si nous-mêmes nous ne savions pas obéir à nos amis, sans descendre cependant devant eux ! C'est en toute spontanéité que le Fils se soumet à son Père ; loin d'être servile, cette obéissance est glorieuse et parfaitement convenable à la dignité du Fils unique, tout en rendant à son Père un incomparable honneur. Il honore son Père, oui, mais garde-toi de le déshonorer, lui, ce Fils véritable de Dieu ; aime plutôt à le vénérer davantage, à reconnaître d'autant mieux son titre de Fils, que lui-même honore plus admirablement ce Père de toutes choses. Jamais Dieu n'a eu un tel adorateur. Plus sa dignité était sublime, plus son humilité a été profonde. Si rien ne l'égale, rien n'égale non plus l'honneur qu'il rend à son Père, librement et sans contrainte. Ici plus qu'ailleurs sa vertu éclate et pour la peindre, je sens que les expressions me font défaut.
Ciel ! quel mystère ineffable qu'il se fasse esclave ! mais qu'il subisse volontairement la mort, c'est plus écrasant ; et il trouva le moyen de surpasser encore ce double sacrifice, moyen qui dépasse notre pensée même. Qu'est-ce donc ? c'est que parmi tant de genres de mort si différents, celle que le Seigneur endura était regardée comme la plus honteuse ; elle était le comble de l'ignominie, le dernier terme de l'exécration. « Maudit soit », disait l'Écriture, « celui qui est pendu au gibet » ( Deut. 21, 23 ) ! Aussi, les Juifs affectèrent de lui choisir ce supplice pour le rendre infâme, afin que si sa mort violente ne pouvait suffire à détacher de lui jusqu'au dernier de ses disciples, au moins il ne lui en restât plus un seul à la vue de cette mort exécrée. Aussi voulurent-ils encore qu'on le crucifiât entre deux brigands, pour qu'on eût de lui et d'eux, même mépris, et que la parole de l'Écriture s'accomplît : « Il a été compté au nombre des a scélérats » ( Isaïe 53, 12 ).
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Mais la vérité, par là même, brilla d'un plus vif éclat. Bien plus beau, bien plus admirable apparaît, en effet, ce spectacle du calvaire, lorsque sa gloire attaquée par taut d'ennemis, malgré leurs mille artifices, en dépit de toutes leurs machines de guerre, ressort cependant et nous éblouit de sa magnificence. Ces misérables, pour l'avoir tué, et tué avec cet appareil, comptaient bien avoir fait de lui un objet d'horreur, et d'horreur extrême ; et cependant leur espoir indigne échoua complètement. Et pourtant ces deux brigands eux-mêmes étaient de si profonds scélérats ( car l'un des deux seulement se convertit et encore au dernier soupir ), que pendus à leur gibet, ils avaient encore la force de lui jeter l'outrage ; la conscience de leurs crimes, les tortures, la compassion que devait leur commander cette fraternité du supplice, rien n'arrêtait leur fureur ; témoin cet aveu de celui d'entre eux qui, enfin, reprit l'autre en ces termes : « Tu ne crains donc pas Dieu, bien que tu subisses le même châtiment » ( Luc 23, 40 ) ! Tant était profonde la malice de tous les spectateurs de ce grand drame. Mais la gloire de Jésus-Christ ne subit pas la moindre atteinte : « Dieu même », dit saint Paul, « en a retour de son immolation, l'a exalté et lui a a donné un nom qui est au-dessus de tout a nom ».
4. Remarquez bien la suite des idées dans saint Paul, et comment, dès qu'il a parlé de cette chair adoptée par le Seigneur, il rappelle immédiatement toutes les circonstances qui prouvent son humilité. Avant de dire qu'il a pris la forme de l'esclave, et tant qu'il nous entretient de la divinité de Jésus, voyez avec quelle élévation il s'exprime ; je dis avec élévation, en la mesurant à nos forces humaines ; car Paul même n'atteint pas, et il ne pourrait atteindre à la hauteur de son sujet. Toutefois, écoutez-le : « Étant dans la forme de Dieu, il a cru sans usurpation être égal à Dieu ». Mais notre bienheureux parle-t-il du Dieu fait homme, il développe aussitôt toutes les conséquences de cette incomparable humilité, parce qu'une pensée le rassure : il sait que la chair sacrée de Jésus a subi seule toutes les humiliations qu'il rappelle ; il sait que sa divinité n'en a souffert aucun dommage.
« Et pour cela, Dieu l'a élevé et lui a donné a un nom qui est au-dessus de tout nom, de sorte qu'au nom de Jésus tout genou fléchit au ciel, sur la terre et dans les enfers ; et que toute langue confesse que Notre-Seigneur Jésus-Christ est dans la gloire de son Père ». Disons aux hérétiques : S'il est ici question du Dieu-Verbe et non pas du Verbe incarné, expliquez-nous cette exaltation et ce genre d'exaltation surtout ? Le Père leur donne-t-il quelque chose en plus ? Voilà, dès lors, l'imperfection antérieure du Fils constatée d'un côté au moins ; c'est à cause de nous qu'une nouvelle perfection lui est dévolue, puisque s'il ne nous avait pas fait ce grand don, il n'aurait pas gagné l'honneur dont il est question.
« Il lui adonné un nom ». Ainsi, du moins dans votre opinion, il n'avait pas même de nom. Alors, s'il a reçu celui qui lui était dû, comment l'a-t-il reçu par don et par grâce ? « Un nom qui est au-dessus de tout nom », et si nous demandons lequel enfin : « Afin qu'au nom de Jésus-Christ » tout genou fléchisse. Les hérétiques, par ce nom, entendent la gloire. Donc aussi doivent-ils ajouter : Une gloire au-dessus de toute gloire. Or, nous avons vu que cette gloire consiste précisément à adorer son Père ! Vous voilà bien loin de la grandeur divine, vous qui pensez connaître Dieu autant qu'il se connaît lui-même ! Votre interprétation à elle seule suffit pour montrer que vous êtes loin de l'idée véritable que représente le nom de Dieu ! Au reste, une nouvelle preuve de votre aberration va ressortir de votre idée même. Voilà, répondez-moi, la gloire du Fils ? Donc, avant la création des hommes, et surtout avant celle des archanges et des anges, ce Fils n'était pas dans la gloire ? Car, enfin, la nature de cette gloire, c'est de surpasser toute gloire ; on le voit très clairement par ces mots : « Un nom au-dessus de tout nom ». Or, avant l'époque où Dieu la lui donne, il est dans la gloire sans doute, mais moins qu'il ne l'a été dès lors ! C'est à cette gloire qu'il tendait, c'est le but qu'il voulait atteindre quand il créait toutes choses ; loin d'être déterminé par sa seule bonté, il avait soif de gloire, et de celle encore qui vient de nous ! Comprenez-vous ces folies, ces impiétés ? — Au contraire, appliquez ce langage de l'apôtre à l'incarnation ; il est vrai de tout point ; le Dieu-Verbe permet que nous parlions ainsi de sa chair glorifiée ; toutes ces donations n'arrivent pas à sa nature divine, mais à celle que sa bonté a voulu revêtir. Les appliquer à la divinité, c'est impardonnable, tandis qu'au contraire si j'avance que Dieu a immortalisé un homme, quand même je le dirais de l'homme tout entier, je sais ce que je dis.
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« Au ciel, sur la terre et dans les enfers », qu'est-ce à dire ? Dans tout l'univers, qui comprend anges, hommes et démons ; — ou bien encore chez les justes comme chez les pécheurs. « Et que toute langue confesse que Notre-Se« gneur Jésus-Christ est dans la gloire du Père ». Comprenez : que tout Je monde le proclame ; et remarquez qu'il s'agit ici de la gloire du Père, de sorte que partout, quand le Fils est glorifié, le Père est aussi glorifié, et réciproquement le déshonneur du Fils retombe sur le Père. Car, s'il en est ainsi même humainement et chez nous, bien qu'entre les pères et leurs enfants la distance soit grande, bien plus en est-il ainsi en Dieu, au sein duquel cette différence ne peut être ; ainsi l'honneur ou le déshonneur retombent sur lui. Selon l'apôtre, en effet, le monde est soumis au Fils, et c'est là précisément la gloire du Père. Donc aussi, quand nous disons que ce Fils est parfait, sans besoin aucun, sans la moindre infériorité à l'égard du Père, c'est encore la gloire de son Père. Celui-ci apparaît dès lors dans tout l'éclat de sa bonté, de sa puissance, de sa sagesse, puisqu'il engendre un Fils aussi grand, qui ne lui est aucunement inférieur ni pour la bonté, ni pour la sagesse. Oui, si je le proclame sage autant que son Père, sans une ombre d'infériorité, voilà bien déclarer la sagesse infinie du Père. Quand je le déclare aussi puissant que lui, j'indique en retour la puissance infinie du Père ; quand je le dis bon comme le Père, c'est assez dire que le Père est infiniment bon, puisqu'il a pu engendrer un Fils qui n'est à son égard ni inférieur, ni moindre. Quand enfin je nie la moindre infériorité d'essence entre eux, et que j'avoue leur égalité, l'identité même de leur substance ; par là même je proclame Dieu admirable, je chante sa puissance, sa bonté, sa sagesse, parce qu'il a bien voulu nous envoyer son Fils, ou plutôt un autre lui-même en tout point, sauf en un seul : c'est qu'il n'est point le Père. Ainsi tout ce que je dis à la louange du Fils, retourne à son Père. L'éloge même si pauvre et si chétif que je lui adresse en ce passage ( car c'est bien peu de chose pour la gloire de Dieu, que d'être adoré par le monde entier ), ce faible éloge appartient encore à sa gloire néanmoins : à combien plus forte raison tout le reste !
5. Croyons donc pour sa gloire, et pour sa gloire aussi sachons vivre, puisque faire l'un sans l'autre ne sert de rien. Car lorsque nous le glorifions selon la foi, sans vivre selon la loi, alors plus que jamais nous lui faisons outrage, puisque le reconnaissant comme Seigneur et Maître, nous ne le méprisons pas moins, nous ne redoutons pas son terrible tribunal. Que des gentils vivent dans l'impureté, rien d'étonnant, rien qui mérite un si grand supplice ; mais que des chrétiens, participants de si grands mystères, admis à une gloire si éminente, osent cependant mener une vie souillée, voilà une malice incomparable et impardonnable.
Répondez-moi, en effet. Jésus-Christ est descendu aux derniers degrés de l'obéissance, et a mérité ainsi de devenir le Seigneur des anges et des hommes, le Maître absolu de tout et de tous. Et nous croirions déchoir en nous humiliant ! Mais au contraire : nous montons à une élévation sublime ; jamais nous ne sommes aussi grands et dignes d'estime. Oui, celui qui s'élève s'abaisse ; celui qui s'abaisse s'élève ; et pour le prouver il suffit qu'une seule fois Jésus-Christ ait prononcé cette maxime.
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Au reste, examinons cette question à fond. Être humilié, qu'est-ce, sinon subir blâmes, accusations, calomnies ? Être exalté, qu'est-ce, sinon recevoir honneurs, louanges, élévation en gloire ? Sans doute. Or, voyons comment on arrive à l'un et à l'autre but. Satan était un ange : il s'élève, qu'arrive-t-il ? Ne tombe-t-il pas au dernier degré de l'abaissement ? La terre n'est-elle pas maintenant son séjour ? N'est-il pas partout accusé et poursuivi de reproches ? — Paul n'était qu'un homme ; il s'humilie : qu'arrive-t-il ? N'est-il pas estimé, comblé de louanges, célébré par les éloges ? N'est-il pas l'ami de Jésus-Christ ? N'a-t-il pas fait des choses plus étonnantes que Jésus-Christ même ? N'a-t-il pas souvent commandé au démon comme à un vil esclave ? Ne l'a-t-il pas promené à sa guise comme on ferait d'un satellite ? N'en a-t-il pas fait son jouet et foulé aux pieds sa tête brisée ? Ses prières n'ont-elles pas obtenu à bien d'autres personnes une semblable victoire ? Pourquoi m'arrêtai-je à ce double exemple ? Voici celui d'Absalon et celui de David ; l'un qui s'élève, l'autre qui s'abaisse : lequel, enfin, obtient l'honneur et la gloire ? Or, se peut-il entendre rien de plus humble que la réponse de ce bienheureux prophète aux outrages de Séméi : « Laissez-le », disait-il, « laissez-le me maudire, c'est Dieu qui le lui a commandé » ( 2 Rois 16, 10 ) ?— Ainsi encore le publicain s'humilie, quoiqu'après tout son langage ne fût point celui de l'humilité, mais seulement de la modestie et d'une juste honte ; le pharisien au contraire s'exalte lui-même…. Mais, je l'ai dit, laissons les exemples de personnes, étudions plutôt la nature des choses.
Supposez donc, en général, deux individus, également bien dotés du côté de la fortune, des honneurs, de la science, de la puissance, de tous les biens de ce monde, enfin, et connaissant d'ailleurs tous leurs avantages. L'un des deux, toutefois, mendie encore les éloges de chacun, et s'irrite, quand on les lui refuse, toujours insatiable dans son ambition, toujours enflé de lui-même et de son mérite. L'autre méprise tout ce vain attirail de la gloire, n'y trouve sujet de quereller personne, et repousse même les honneurs qu'on lui défère. À votre avis, lequel des deux est le plus grand, de celui qui mendie les honneurs, sans pouvoir les gagner, ou de celui qui les refuse quand même on les lui offre ? C'est bien l'homme qui dédaigne, n'est-ce pas ? Oh ! oui, il est vraiment grand ; car le vrai moyen d'acquérir la gloire, c'est de la fuir. Poursuivez-la, elle vous fuit ; fuyez-la, elle vous poursuit. Si vous voulez y parvenir, ne la désirez point ; si vous voulez grandir, ne vous portez pas vous-mêmes vers les hauteurs. Il est d'ailleurs une raison qui nous fait honorer l'homme humble et sans ambition, et prendre en aversion les poursuivants de la gloire : les hommes aiment naturellement la contradiction ; ils se plaisent à faire le contraire de ce qu'on veut.
Ainsi, méprisons la gloire ; s'humilier c'est s'élever. Pour que les autres vous élèvent, ayez soin de ne pas vous élever vous-mêmes. Qui s'exalte ne sera point exalté par les autres ; qui s'abaissera ne sera pas abaissé par les autres. L'orgueil est un grand vice. Mieux vaudrait être insensé qu'orgueilleux : l'idiotisme est une infirmité de nature ; l'orgueil est une folie pire, c'est souvent folie et fureur tout ensemble. Le pauvre fou ne nuit qu'à soi ; l'orgueilleux est la plaie de ses frères. Cette maladie de l'orgueil est, d'ailleurs, enfantée par la démence ; à moins de délirer, nul au monde ne peut concevoir de soi-même une haute estime : le fou achevé est toujours arrogant. Le sage le déclare : « J'ai vu un homme se croire sage : on peut encore mieux espérer d'un insensé » ( Prov. 26, 12 ). Vous voyez que je ne me suis pas aventuré en disant que ce vice est pire que la folie ; car, selon l'Écriture, l'insensé doit donner plus d'espoir. Aussi saint Paul disait : « Ne soyez point sages « à vos propres yeux ». ( Rom. 12, 16. ) A l'égard des corps, quels sont ceux qui nous paraissent les mieux portants ? Sont-ce les chairs gonflées, que boursouflent les gaz et les humeurs aqueuses, ou plutôt celles qui présentent fermeté et consistance ? Celles-ci, répondez-vous. Il en est ainsi de l'âme : avec l'orgueil, elle se gonfle plus dangereusement que vos membres par l'hydropisie ; par l'humilité, elle est saine.
49-50.
6. Mais quels biens nous procure l'humilité ? Que souhaitez-vous ? La patience, la douceur, l'humanité, la continence, la docilité ? toutes ces vertus naissent de l'humilité, et tous les vices contraires, de l'orgueil. L'être orgueilleux sera nécessairement enclin à insulter, à frapper, à se montrer colère, âpre, chagrin, une bête féroce enfin plutôt qu'un homme. Robuste et fort, vous en êtes fier ? Vous devriez plutôt en être honteux. Comment vous enorgueillir, en effet, d'une qualité sans valeur aucune ? Plus que vous, en effet, le lion a l'audace, le sanglier, la force ; près d'eux, vous n'êtes pas même un moucheron. Brigands, violateurs de sépultures, gladiateurs, que dis-je ? vos propres serviteurs mêmes, et parmi eux encore ceux peut-être qui sont les plus stupides, vous surpassent pour la vigueur physique. Est-ce donc un sujet de gloire ? ne devriez-vous pas plutôt vous cacher de honte, si tel est le sujet de votre orgueil ? — Mais peut-être êtes-vous beau et joli ? Laissez aux corneilles cette vanterie ; vous n'égalez certes pas la beauté du paon, rien qu'à voir l'éclat de ses couleurs et la magnificence de son plumage ; la victoire est à cet oiseau, qui certes est mieux coiffé, mieux brillante. Le cygne encore et bien d'autres volatiles, si vous osez accepter la comparaison avec eux, vous apprendront à n'être pas fier ; de plus les enfants et les jeunes filles, les femmes perdues, les infâmes se glorifient de ces vanités. Y a-t-il donc là un juste sujet d'orgueil ? — Mais vous êtes si riche ! Eh ! de quoi, dites-le moi ? Avez-vous de l'or, de l'argent, des pierres précieuses ? C'est aussi la gloire des voleurs, des assassins, des gens condamnés aux mines. Ce qui fait la honte de ces criminels sera pour vous un sujet d'ostentation ? — Mais la toilette, mais la parure vous embellissent. — Vous avez cela de commun avec vos chevaux ? Les Perses font mieux : ils vous montreraient jusqu'à des chameaux richement caparaçonnés ; les gens qui montent sur les planches de théâtre, vous donneraient des leçons de luxe. Ne rougissez-vous pas de vous enorgueillir à propos d'avantages que partagent avec vous les animaux, les esclaves, les meurtriers, les efféminés, les brigands, les profanateurs de sépultures ? — Mais vous construisez des palais splendides ? Que vaut cet honneur ? Reaucoup de geais en ont de plus magnifiques. Ne voit-on pas tous les jours des gens, que travaille la folle passion des richesses, qui bâtissent des maisons dans des lieux sauvages et déserts pour servir de demeure à ces oiseaux ? — De quoi êtes-vous si fiers, enfin ? De votre belle voix ? Vous ne chanterez jamais plus agréablement que le cygne ou que le rossignol. De votre habileté mécanique ou artistique ? Construisez-vous plus habilement que l'abeille ? Est-il tapissier, peintre, architecte qui puisse imiter ses travaux ? De la finesse de vos tissus ? L'araignée vous dépasse. De la vitesse de vos pieds ? Ah ! déférez le premier rang aux animaux, aux lièvres, aux cerfs, à des bêtes de somme que votre vélocité ne saurait vaincre. De vos déplacements et voyages ? Les oiseaux, à cet égard, n'ont rien à craindre de la comparaison ; ils voyagent plus commodément, ils changent de séjour, sans avoir besoin d'équipages ni de provisions : leurs ailes suffisent à tout et remplacent vaisseau, coursiers, voitures, vents et voiles, tout ce que vous voudrez. De votre vue perçante ? L'âne est encore mieux doué. De votre odorat ? Le chien sera votre heureux rival. De votre talent à faire des provisions ? Les fourmis sont plus habiles. De l'or qui brille sur vous ? Les fourmis indiennes en ont davantage. De votre santé ? Les animaux l'ont meilleure ; ils ont plus que vous la solidité du tempérament, et l'admirable instinct de se procurer le nécessaire ; aussi ne craignent-ils pas la pauvreté : « Regardez les oiseaux du ciel », a dit le Seigneur, « ils ne sèment, ni ne moissonnent, ni n'amassent dans des greniers » ( Matth. 6, 26 ). Ainsi, concluerez-vous, Dieu a créé les animaux dans une condition meilleure que la nôtre. Voyez-vous quelle est notre irréflexion ? voyez-vous comment nous jugeons mal les choses ? voyez-vous comme il est avantageux d'examiner les faits. Voilà un homme qui se plaçait bien au-dessus de ses semblables et qui se laisse convaincre qu'il est au-dessous des brutes ! — Allons, épargnons-lui cette honte, et gardons-nous de l'imiter. Par ses sentiments d'orgueil, il voudrait s'élever au-dessus de la nature, ne le laissons donc pas tomber plus bas que les brutes ; relevons-le, non pas par égard pour lui-même, car il mériterait de subir cette misérable condition, mais pour l'honneur de Dieu, dont nous aimons à montrer la bonté suprême et l'honneur que chacun de nous lui doit.
Car il est, il est bien certainement des différences profondes entre nous et les brutes ; en certaines choses il n'y a plus rien de commun entre elles et nous. Et quelles sont ces prérogatives ? La piété et la vertu. Ne m'objectez pas ici les fornicateurs, les voleurs et les homicides, car nous n'avons rien à démêler avec cette espèce d'hommes. Quels privilèges avons-nous encore ? La connaissance de Dieu et de sa providence, la raison chrétienne qui nous découvre l'immortalité. Ici la brute est vaincue, puisqu'elle n'a pas même le soupçon de ces vérités qui nous consolent. Ici, entre la brute et nous, rien de commun ; inférieurs sur tous les autres points signalés, nous avons en ceux-ci l'empire et le triomphe ; c'est même un trait caractéristique de notre grandeur, que, vaincus par la bête d'autre part, nous pouvons cependant ainsi régner sur elle, dès que notre humilité, ne s'attribuant plus la cause et le mérite de quoi que ce soit, rapporte tout à Dieu, à Dieu qui nous a créés et nous a donné la raison. À la bête nous tendons des rets et des pièges, et nous savons l'y attirer et l'y prendre : tandis que nous-mêmes, sages et modérés, nous nous sauvons par l'équité, par la douceur, par le mépris de l'argent.
50-51.
Vous, au contraire, qui comptez parmi les sottes victimes de l'orgueil et qui êtes éloigné des nobles idées que je développe, j'ai raison de dire que tantôt vous êtes le plus orgueilleux des hommes, tantôt la plus humiliée des brutes. C'est, en effet, le caractère de ce vice arrogant et audacieux de s'élever aujourd'hui sans mesure, et demain de se rabaisser d'autant plus, sans jamais garder le juste milieu. L'humilité nous égale aux anges ; un royaume lui est promis, et c'est avec Jésus-Christ qu'elle doit en partager les joies. L'homme humble, vraiment homme, peut être frappé, il ne peut succomber ; il méprise la mort, loin de l'envisager avec crainte et tremblement ; il sait borner ses désirs. Qui n'a point l'humilité est plus méprisable que la brute ; et, si par les biens ou les ornements du corps vous l'emportez sur tous les hommes, et qu'en même temps vous soyez privés de ceux de l'âme, comment ne seriez-vous pas au-dessous de la bête ? Car, enfin, mettons en scène un pécheur de ce genre, dont la vie s'écoule à braver la saine raison, à pratiquer le vice, à chercher les plaisirs et les excès. Il n'en est pas moins vaincu par la brute : le cheval est plus belliqueux, le sanglier plus fort, le lièvre plus agile, le paon plus beau, le cygne plus mélodieux ; l'éléphant l'emporte par la taille, l'aigle par la vue, tous les oiseaux sont plus riches. Par quel côté dès lors méritez-vous de dominer sur les bêtes ? Par votre raison peut-être ? Mais non ; dès que vous en faites un mauvais usage, vous devenez pires que les brutes. Doués de cette raison vous vivez, moins qu'elles, d'une manière conforme à la raison ; mieux valait pour vous que le Créateur ne vous l'eût point donnée dans l'origine. Il est bien plus malheureux de livrer lâchement un trône dont vous êtes l'héritier, que de ne jamais en avoir hérité. Un roi inférieur à ses satellites aurait gagné à ne pas revêtir la pourpre. Telle est aussi votre histoire !
Comprenons donc qu'à défaut de pratiquer la vertu, nous nous ravalons au-dessous de la bête ; que tous nos soins se portent à la pratiquer, et nous deviendrons des hommes, ou plutôt des anges, et nous jouirons des biens promis par la grâce et la bonté de Notre-Seigneur Jésus-Christ, etc., etc.
⁂
LA GRANDE VIE DE JÉSUS-CHRIST par LUDOLPHE LE CHARTREUX, Tome V, 2ème édition. Traduction de Dom Florent Broquin, religieux du même ordre Paris, 1883.

Parabole des deux fils que leur père envoya travaillera la vigne
Matthieu 21, 23-32 — Marc 11, 27-33 — Luc 20, 1-8
238
Le jour suivant qui était le mardi, Jésus reprit de nouveau dès le matin le chemin de Jérusalem, suivi de ses disciples. Comme ils passaient près de l'endroit où était le figuier maudit, ils remarquèrent qu'il était desséché, plus que la veille, jusque dans ses racines, et ils s'étonnaient de voir un arbre frappé si subitement de sécheresse totale ( Marc, 11 ) Dans ce fait il n'y avait pourtant rien de très surprenant; car la malédiction du Seigneur, comme un feu dévorant, l'avait brûlé jusque dans ses plus profondes racines, en signe de la punition terrible qui menaçait les prêtres et les scribes.
238-239
Arrivé à la ville, Jésus se rendit au temple, dans le parvis où la foule se réunissait d'ordinaire pour prier Dieu et entendre sa sainte parole; lui-même y vint pour prier avec les autres et les instruire par ses leçons et par ses exemples ( Matthieu 21, 23 ) . Alors les princes des prêtres et les anciens du peuple s'approchèrent de lui, non pour profiter de ses enseignements, mais pour le surprendre dans ses prédications qu'ils auraient voulu empêcher. Selon saint Chrysostôme ( Homélie 39 Oper. imp. ) , ils se disaient en eux-mêmes : Nous sommes les colonnes du temple, les soutiens de la synagogue; et voilà que toute l'Église ou l'assemblée des croyants s'appuie sur cet hypocrite comme sur un fondement : nous sommes les interprètes officiels des Écritures muettes; et voici que la voix de cet étranger retentit au milieu du temple, tandis qu'on nous rejette avec mépris comme des instruments vieillis; nous avons élevé de nombreux enfants, et maintenant depuis qu'il devient père nous demeurons stériles. En un mot, nous sommes avilis et abandonnés. — Poussés donc par la jalousie et l'envie, ils s'approchèrent de Jésus qu'ils interrogèrent de la sorte : Puisque c'est notre devoir de le demander et de le savoir, dites-nous par quelle autorité vous faites ces choses ? la prenez-vous de vous-même, ou la tenez-vous de quelque autre ? Qui vous a permis d'agir ainsi ? En d'autres termes : Pourquoi chassez-vous du temple qui vous voulez, et pourquoi enseignez-vous dans le temple sans nous avoir consultés. Ils posent de semblables questions, parce que les portiers avaient seuls le droit d'expulser quelqu'un de la maison du Seigneur, comme aussi les prêtres et les docteurs avaient seuls le droit d'y enseigner. Jésus leur paraissait usurper ce double pouvoir qu'il ne devait pas avoir reçu, et ils supposaient qu'en cela il agissait par une puissance diabolique, comme ils l'avaient accusé déjà de chasser les démons au nom de Béelzébub. D'après saint Chrysostôme ( loco citato ) , ils semblaient vouloir lui dire : Vous n'êtes pas de la race sacerdotale; ni le sénat ni l'empereur romain ne vous ont investi d'une pareille puissance; qui donc vous l'a communiquée ? n'est-ce point Béelzébub lui-même, prince des démons ?
239-240
Sans répondre directement à leur demande, Jésus leur rendit objection pour objection, comme pour chasser, dit-on, un clou par un clou. Il pouvait réfuter clairement la calomnie de ceux qui le tentaient, mais il préféra les interroger prudemment pour les confondre par leur silence ou les convaincre par leur décision même; car les calomnialeurs sont amenés à des contradictions, bien mieux par des questions que par des répliques ou des preuves directes. De cette manière notre divin Maître nous apprend aussi qu'on ne doit point révéler les secrets de Dieu aux personnes mal intentionnées, mais éluder habilement leurs malicieuses instances. Il les interrogea donc à son tour de la sorte : D'où venait le baptême de Jean ? du ciel ou des hommes ? Était-il d'institution divine, ou n'était-ce qu'une invention humaine ? Répondez-moi, et je vous répondrai ensuite ( Marc 11, 30 ) . Les princes des prêtres, stupéfaits d'une telle question, examinaient en eux-mêmes ce qu'ils pourraient répliquer, mais ils ne savaient que dire, voyant bien que de toutes manières leur réponse tournerait à leur confusion. En effet, s'ils avouaient que le baptême de Jean venait du ciel comme étant approuvé de Dieu même, ils se déclaraient évidemment coupables, puisqu'ils n'ajoutaient pas foi au témoignage du Précurseur relativement à la venue du Messie; car on ne pouvait croire à Jean, sans croire aussi en Jésus-Christ qu'il avait annoncé comme le Fils de Dieu, descendu du ciel pour le salut du monde. C'était donc comme si Notre-Seigneur leur eût dit : Celui que vous confessez comme envoyé d'en-haut a rendu témoignage de moi-même, en vous indiquant par quelle autorité je fais ces choses. S'ils répondaient au contraire que le baptême de Jean était de la terre et d'institution purement humaine, ils s'exposaient à être lapidés comme blasphémateurs par le peuple dont la majeure partie avait reçu ce même baptême; car, d'après l'austérité de sa vie et la pureté de sa doctrine, ainsi que d'après la déclaration de Jésus-Christ, ils regardaient Jean-Baptiste comme un saint prophète dont la mission était vraiment céleste, et ils jugeaient par conséquent que ses actes comme ses paroles venaient de Dieu.
241-242
Ainsi, conclut le Vénérable Bède ( in chapitre 11 Marc ) , les princes des prêtres remarquèrent qu'ils ne pouvaient répondre d'aucune façon sans tomber dans le piège qui leur était tendu; ils craignaient d'une part l'indignation du peuple, mais d'autre part ils redoutaient plus encore la confession de la vérité. Ils dirent donc faussement qu'ils ignoraient d'où était ce baptême. Et moi non plus, repartit Jésus-Christ, je ne vous dirai point par quelle autorité j'agis ( Matthieu 21, 27 ) . Je ne vous dis pas ce que je sais bien, parce que vous ne voulez pas avouer ce que vous savez aussi. Puisque eux-mêmes refusèrent de répondre sur une chose qu'ils n'ignoraient pas, Jésus ne voulut pas à son tour leur manifester la vérité sur le sujet de leur demande. Ils furent très justement confondus; car le silence qu'ils s'obstinèrent à garder les obligea d'abandonner la question qu'ils avaient posée. Ainsi, les menteurs se trompent eux-mêmes, quand ils ne parviennent point à tromper les autres, comme le fait observer saint Chrysostôme ( Homélie 39 Oper. imp. ) . Selon le Vénérable Bède ( loco citato ) , on peut justement cacher la vérité pour deux raisons : premièrement, lorsque les auditeurs sont incapables de la saisir, comme étaient les Apôtres quand Notre-Seigneur leur dit : J'ai encore beaucoup d'autres choses à vous dire, mais présentement vous n'êtes pas en état de les porter ( Jean 16, 12 ) ; secondement, lorsque les auditeurs se rendent indignes d'entendre la vérité, à cause du mépris et de la haine qu'ils témoignent; de là cette maxime du Sauveur : Gardez-vous de livrer les choses saintes aux chiens, et ne jetez pas vos perles devant les pourceaux ( Matthieu 7, 6 ) . Ces deux raisons se rencontraient dans la circonstance présente; nous pouvons ajouter une troisième cause qui est d'éviter la répétition trop fréquente d'une doctrine, pour ne pas en rendre l'exposé fastidieux. Jésus-Christ voulait donc ici nous apprendre, par sa conduite et son exemple, qu'il est permis d'user d'adresses pour déjouer les ruses des méchants qui dressent des embûches aux gens de bien. Il faut, dit saint Chrysostôme ( Homélie 39 Oper. imp. ) , instruire ceux qui nous interrogent sincèrement et confondre ceux qui nous tentent perfidement.
242-244
Jésus voulut cependant signifier aux Juifs comment et pourquoi la vérité de sa prédiction et de son autorité devait être manifestée aux autres et non pas à eux. Dans ce but, il leur proposa la parabole de deux fils ( Matthieu 21, 28-30 ) . Le père dit à l'aîné : Mon fils, va-t'en travailler aujourd'hui dans ma vigne. Je n'irai pas, répondit celui-ci; mais ensuite, touché de repentir, il y alla, le père, s'adressant à l'autre, lui commanda la même chose. J'y vais, Seigneur, repartit ce dernier; mais il n'y alla point. Cet homme qui eut deux fils représente Dieu le Père. Il est assimilé à l'homme, parce qu'il a manifesté sa bonté envers les hommes en les créant tous avec un amour paternel; et quoiqu'il soit par nature le souverain Maître de toute chose, il préfère être aimé comme Père qu'être craint comme Seigneur. Le premier de ses fils, selon le temps et l'origine, non pas selon l'ordre de dignité ou d'instruction, c'est le peuple Gentil, et le second est le peuple Juif. Les Gentils, en effet, commencèrent dès le temps de Noé, et les Juifs ne datent que du temps d'Abraham. Cultiver la vigne du Seigneur, c'est pratiquer la justice dont Dieu a implanté les principes généraux dans le cœur de tous les hommes et dont il a développé les conséquences spéciales dans le livre de la loi mosaïque. Les divers ceps de cette vigne mystique sont les différentes espèces de vertus. Dieu dit d'abord au premier de ses fils, en lui imprimant la connaissance de la loi naturelle : Va travailler, c'est-à-dire, pendant ton pèlerinage sur la terre, agis suivant la justice qui te prescrit de faire aux autres ce que tu voudrais qu'on te fît, et de ne pas leur faire ce que tu ne voudrais pas qu'on te fît à toi-même. Travaille dans ma vigne, c'est-à-dire dans mon Église, hors de laquelle il n'y a point d'œuvres méritoires. Dieu lui parla ainsi, non point extérieurement sous une forme sensible, mais intérieurement d'une façon spirituelle; car il n'a jamais cessé d'exciter les hommes au bien par des inspirations secrètes. En effet, d'après saint Chrysostôme ( Homélie 13 ad pop. Antioch. ) , le Seigneur a mis dans l'esprit de chaque homme le discernement du bien et du mal, afin que, quand nous péchons, la conscience nous reproche silencieusement notre faute, en disant d'une manière tacite : Ceci est mal et cela est bien. Mais ce fils aîné répondit dans son cœur avec orgueil : Je ne veux pas; car il fut ouvertement rebelle, lorsque, résistant à la loi naturelle et abusant de son libre arbitre, il abandonna le bien et choisit le mal. Selon saint Chrysostôme ( Homélie 40 Op. imp. ) , « celui qui, ayant la science du bien et du mal, se détourne du bien et se livre au mal dans ses pensées, celui-là semble répondre à Dieu : Je ne veux pas, puisqu'il agit contrairement à l'intelligence que le Créateur lui a donnée. » Mais plus tard, après l'avènement du Sauveur, ce rebelle crut à la prédication du Christ et des Apôtres. Touché de repentir, il alla travailler dans la vigne de Dieu, et répara sa désobéissance passée par ses œuvres vertueuses; car il se soumit au joug du Très-Haut auquel il est maintenant agréable par la ferveur de sa foi. — Dieu dit ensuite au plus jeune fils par la promulgation de la loi mosaïque : Va travailler à ma vigne, en accomplissant les œuvres de justice. Ce dernier répondit aussitôt : J'y vais Seigneur; car il promit d'abord de servir Dieu et s'y engagea par la réception de la Loi, lorsqu'il dit à Moïse : Nous accomplirons tout ce que le Seigneur a commandé ( Exode 24, 7 ) . Mais il n'en fit rien; infidèle à ses promesses, il abandonna le Seigneur, transgressa ses commandements, se livra à l'idolâtrie et à toutes sortes de crimes, et aujourd'hui encore, il refuse de reconnaître et d'adorer Jésus-Christ.
244-245
S'adressant alors aux princes des prêtres, Jésus leur demanda ( Matthieu 21, 31 ) : Lequel des deux a fait la volonté de son père ? C'est le premier, répondirent-ils, ne comprenant pas qu'ils étaient représentés en cette parabole, et, sans le savoir, ils prononcèrent de leur bouche leur propre condamnation. Mais Jésus les confondit par cette réponse même, lorsqu'il confirma leur sentence par l'application qu'il en fit à leurs personnes. Je vous le dis en vérité, reprit-il, les publicains et les courtisanes, après avoir abandonné leurs voies d'iniquité, vous précéderont dans le royaume de Dieu, c'est-à-dire dans l'Église militante par la docilité de leur foi et la sincérité de leur pénitence, puis dans l'Église triomphante par la récompense et la gloire qu'ils auront méritées, tandis que vous serez exclus de ce même royaume par votre endurcissement et votre infidélité. De ces deux fils, le premier est digne de miséricorde, parce qu'il a fait la volonté de son père; mais le second, pour l'avoir méprisée, n'est digne que de réprobation et de châtiment. Comme s'il leur disait : D'après votre propre décision, non seulement les Gentils sont meilleurs que vous autres Juifs; mais encore les plus mauvais d'entre les païens, comme sont les publicains et les courtisanes dont la vie est notoirement criminelle et infâme, auront plus de mérite que vous devant Dieu; car il vaut mieux accomplir la justice sans en avoir fait la promesse que d'en faire la promesse sans l'observer ensuite. L'équité feinte et simulée, dit saint Augustin ( in Psaume 63 ) , est une double iniquité; or c'est ce vice odieux d'hypocrisie qui régnait surtout alors parmi les prêtres et les lévites. Suivant Origène ( Traité 28 in Matthieu ) , cette parabole peut servir à une double fin; elle doit encourager ceux qui, n'ayant rien promis à Dieu ou seulement peu de chose, témoignent cependant de leur bonne volonté par les œuvres; mais elle doit confondre ceux qui, après avoir promis beaucoup au Seigneur, ne tiennent nullement ou presque point compte de leurs engagements sacrés. De nos jours, hélas ! combien de Chrétiens, même parmi les personnes religieuses, violent non seulement les préceptes de la loi positive, mais encore ceux de la loi naturelle; et ainsi loin d'obtenir miséricorde comme l'aîné des deux fils, ils encourent les châtiments réservés au plus jeune.
245-246
« À mon avis, dit saint Chrysostôme ( Homélie 40 Oper. imp. ) , les publicains représentent ici tous les hommes pécheurs et les courtisanes toutes les femmes pécheresses; car, bien que les hommes et les femmes soient sujets à plusieurs autres vices, cependant l'avance est plus commune chez les hommes et l'impureté chez les femmes. Comme celles-ci restent sédentaires et renfermées dans leurs maisons, elles s'abandonnent aisément à la luxure qui naît surtout du repos et de l'oisiveté. Celui dont l'esprit est embarrassé de soins divers ne se livre pas si facilement à la fornication, l'amour sensuel étant la passion de l'âme inoccupée. Ainsi l'homme appliqué constamment à différentes affaires tombe dans l'avarice plutôt que dans l'incontinence, à moins qu'il ne soit très enclin au plaisir. Les sollicitudes que lui causent ses travaux écartent ordinairement les suggestions de la volupté qui trouvent au contraire un libre accès dans les jeunes gens désœuvrés. » Ainsi parle saint Chrysostôme, Jésus-Christ déclare ensuite aux Juifs que la cause de leur réprobation, c'est qu'ils ont négligé et refusé obstinément de croire et de se convertir, quoiqu'ils y fussent engagés par la sainteté de Jean-Baptiste et par l'exemple des plus grands pécheurs ( Matthieu 21, 32 ) . Les publicains et les courtisanes mêmes ont prêté foi et fait pénitence à la prédication du saint Précurseur; mais les docteurs de la Loi et les princes des prêtres n'ont voulu ni recevoir ses enseignements ni imiter ses œuvres, bien qu'il vînt vers eux dans les sentiers de la justice, menant une vie parfaite et annonçant le Christ comme le Juste par excellence. Bien plus, après avoir vu que les publicains et les courtisanes croyaient et se convertissaient, ils n'ont été touchés ni de confusion ni de repentir pour marcher sur les traces de ceux auxquels ils auraient dû donner l'exemple; ainsi ce qui les rend beaucoup plus coupables, c'est qu'ils n'ont voulu ni précéder, ni suivre leurs inférieurs et leurs sujets dans les voies de la foi et de la pénitence.
246-248
Écoutons maintenant la nouvelle application que saint Chrysostôme fait de la présente parabole ( loco citato ) . « Les deux fils, dit-il, nous représentent les laïcs et les prêtres. Or, quel est l'aîné ? C'est le peuple, puisqu'il a été créé d'abord et que le sacerdoce a été ensuite institué pour le diriger; car le peuple n'a pas été établi pour le sacerdoce, mais plutôt le sacerdoce l'a été pour le peuple. D'ailleurs, le peuple de Dieu a commencé au temps d'Abraham, tandis que le sacerdoce a été constitué au temps d'Aaron. Les laïcs, parce qu'ils sont adonnés aux choses du siècle, semblent refuser de travailler à la vigne du Seigneur; les prêtres, au contraire, semblent le promettre, par cela même qu'ils sont voués spécialement au service de Dieu. En effet, celui qui est chargé d'instruire les fidèles est assurément tenu de faire tout ce qui convient pour remplir cette fonction. Par conséquent, tout clerc, dès lors qu'il est chargé d'enseigner la loi divine, contracte d'une manière tacite l'obligation de l'observer en tout, bien qu'il n'exprime pas cet engagement d'une manière formelle. Néanmoins, un laïc qui paraît vivre d'une manière séculière, mais qui s'applique véritablement à vivre d'une façon spirituelle, vaut mieux qu'un prêtre qui professe extérieurement la vie spirituelle, mais qui mène en réalité une vie charnelle; et Dieu préfère le simple fidèle qui fait pénitence au prélat le plus éminent qui persévère dans le péché. C'est pourquoi au jour du jugement le mauvais prêtre, dépouillé de la dignité sacerdotale qu'il a déshonorée, sera précipité avec les infidèles et les hypocrites dans les ténèbres extérieures, tandis que le pieux laïc sera revêtu de cette robe sacerdotale dont il a reçu le gage; car dans le baptême, tout Chrétien est oint du saint chrême comme le prêtre dans l'ordination. Ici-bas, l'homme du monde revient facilement à Dieu, après avoir péché : embarrassé dans les affaires séculières, il est peu versé dans les Saintes-Écritures, de sorte que leurs maximes lui semblent toujours nouvelles; aussi qu'il vienne à entendre parler des récompenses destinées aux Saints ou des châtiments réservés aux pécheurs, il en est tout ému, comme s'il eût ignoré ces choses; alors le désir des biens célestes ou la crainte des tourments éternels faisant naître le repentir dans son cœur, il s'empresse de recourir à la pénitence. Mais qu'il est difficile de corriger celui qui, connaissant tout ce qu'il doit savoir, rejette cependant le bien pour choisir le mal ! Tous les enseignements que contiennent les divines Écritures lui paraissent surannés et vulgaires, parce qu'il les a fréquemment étudiés ou médités; car on s'habitue à considérer sans en être touché les choses mêmes les plus terribles. Le clerc qui médite ou étudie journellement les livres saints deviendra parfait, s'il en accomplit toutes les prescriptions; mais s'il commence à les mépriser, il n'y trouvera bientôt plus rien qui puisse réveiller en lui une crainte salutaire. Vit-on jamais un clerc coupable embrasser la pénitence avec ardeur ? S'il s'humilie, quand on vient à découvrir son péché, il n'est pas contrit d'avoir offensé Dieu, mais plutôt confus d'avoir perdu sa réputation. Pensez-vous que le Seigneur, comme un maître cruel, ait voulu refuser aux clercs le pouvoir de faire pénitence, quand il a dit : Si le sel devient insipide, qui lui rendra sa force ( Matthieu 5, 13 ) ? Non sans doute; mais il parle d'après la nature des choses, car où trouvera-t-on quelqu'un pour ramener de ses égarements celui qui doit corriger les autres de leurs vices ? C'est pour cela que non seulement les séculiers ordinaires qui règlent leur vie suivant le simple bon sens, mais les publicains et les courtisanes, qui se sont faits les esclaves des biens de la terre ou des plaisirs de la chair, vous précéderont dans le royaume de Dieu; car une fois convertis, ils cessent d'être pécheurs; et vous, au contraire, vous démentez par vos œuvres ce que vous professez en paroles, arbres inutiles qui portez des feuilles sans produire de fruits, et qui trompez votre Maître au lieu de le nourrir. » Ainsi parle saint Chrysostôme »
248-249
Le fils aîné qui repoussa d'abord et qui accomplit ensuite le commandement de son père, est encore l'image des pécheurs convertis qui, après avoir offensé Dieu par leur vie criminelle, le servent enfin par une courageuse pénitence. L'autre fils qui promet et puis qui néglige d'exécuter la volonté de son père, est la figure de ces Chrétiens infidèles qui ne remplissent point leurs engagements à l'égard du Seigneur; tels sont aussi ces religieux prévaricateurs qui, s'étant obligés à garder les conseils évangéliques, n'observent pas même les préceptes généraux; c'est pourquoi les séculiers et même les grands coupables qui sont repentants leur seront préférés au jugement de Dieu, d'après cette sentence du Sauveur : les publicains et les courtisanes vous précéderont dans le royaume de Dieu. Que les pécheurs quels qu'ils soient, ne s'abandonnent donc pas au désespoir, ni les justes à la présomption, puisque les premiers peuvent l'emporter sur les seconds en mérite et en gloire.
Prière
249
Seigneur Jésus, charitable docteur, faites que je croie de cœur, que je confesse de bouche et que je mette en pratique vos enseignements infaillibles. Apprenez-moi à déjouer avec sagesse les embûches et les artifices des hommes pervers et des esprits malins. Donnez-moi d'observer la justice de la loi naturelle gravée dans nos cœurs ainsi que celle de la loi écrite tracée dans les livres saints, et accordez-moi d'accomplir en tout votre adorable volonté. Par ce moyen j'éviterai le châtiment préparé pour le second fils et j'obtiendrai comme le premier miséricorde auprès de vous; alors uni aux vrais pénitents, je recouvrerai, par votre salutaire assistance, la grâce dans l'Église militante et la gloire dans l'Église triomphante. Ainsi soit-il.
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