Le père Thierry Tabone, curé de la paroisse.

Horaires du 11 au 17 octobre, semaine XXVIII.
Horaires du 4 au 10 octobre, semaine XXVII.
Installation du père Thierry Tabone par Monseigneur Lagadec

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Traduction française des oeuvres complètes de saint Jean Chrysostome, sous la direction de M. Jeannin. Tome onzième Bar-le-Duc, L. Guerin, éditeur, 1865.

Au reste, j'ai reçu une grande joie en Notre-Seigneur, de ce qu'enfin vous avez renouvelé les sentiments que vous aviez pour moi. ( Cbap. IV, 10 et le reste. )
Analyse.
page 92.
1. Le mérite de l'aumône : pourquoi et comment saint Paul l'acceptait. — 2. Saint Paul savait vivre dans l'abondance comme dans la disette ; s'il souffrait qu'on lui donnât, c'est qu'il voulait associer les néophytes à ses travaux et à ses récompenses. — 3. Ce n'est pas que l'argent puisse acheter le ciel ; l'intention du donateur fait tout le mérite de la donation. Par suite, celle des Philippiens était précieuse devant Dieu. — 4. Paul, comme les mendiants, remercie celui qui donne, et leur souhaite toute sorte de biens, de sa part et de la part de ses frères dans l'apostolat et dans la souffrance. — Transition à l'exhortation sur les souffrances. — 5 et 6. Les souffrances sont nécessaires et inévitables, pour la formation du chrétien. — Exemples vivants de souffrances, à la cour même des empereurs de Constantinople ; exemples chez les rois juifs. — Les souffrances sont une pénitence utile, et la préparation au bonheur de l'autre vie.
1. Je l'ai souvent répété, l'aumône a été commandée dans l'intérêt non de ceux qui la reçoivent, mais de ceux qui la donnent. Ceux-ci en recueillent surtout le fruit. Paul nous enseigne clairement ici cette vérité. Comment ? Rappelons-nous qu'après s'être fait longtemps attendre, les Philippiens lui avaient envoyé une aumône, et qu'Épaphrodite avait été chargé de la lui porter. Sur le point de renvoyer celui-ci avec cette épître, il les loue, comme vous voyez, et leur montre que leur bienfait a rejailli sur eux-mêmes bien plus que sur ceux qui l'ont reçu. Il procède ainsi pour deux raisons : il craint d'abord que les bienfaiteurs ne s'enorgueillissent, et veut au contraire les rendre plus empressés à se montrer encore généreux, puisqu'ils sont au fond les obligés ; en second lieu il empêche que ceux qui reçoivent n'encourent le jugement de Dieu par un empressement exagéré, éhonté même à recevoir toujours ; en effet, il est dit ailleurs « qu'il est plus heureux de donner que de recevoir » ( Act. 20, 35 ).
92-93.
Quelle est donc sa pensée en écrivant :
« J'ai reçu une grande joie dans le Seigneur ? » Je me suis réjoui, dit-il, non d'une joie mondaine, non pas même d'une joie purement humaine, mais dans le Seigneur, à cause de vos progrès dans la vertu, et non pas pour le soulagement temporel que j'ai éprouvé. Oui, votre vertu fait ma consolation ; et il ajoute même ma consolation et ma « grande joie » ; ce bonheur, en effet, n'avait rien de matériel ; il n'était pas même inspiré par la reconnaissance pour un secours nécessaire, mais par l'idée de leur progrès dans le bien. Et remarquez encore : après un doux reproche pour le passé, il s'empresse de voiler ce blâme, en les instruisant à l'exercice continuel et non interrompu de la charité. « Enfin une fois… », dit-il, pour rappeler un long intervalle de stérilité : « Vous avez refleuri », figure empruntée aux arbres qui bourgeonnent et puis sèchent pour pousser ensuite des fleurs nouvelles. Il leur fait donc entendre qu'après avoir donné la preuve d'une charité florissante et s'être ensuite desséchés, ils ont repris sève et vigueur. Ainsi l'expression : « Vous avez refleuri », contient à la fois un blâme et un éloge. Il n'est pas sans mérite, en effet, de refleurir après avoir été desséché ; mais aussi la négligence a été pour eux l'unique cause de ce malheur. « Jusqu'à reprendre pour moi les sentiments que vous aviez autrefois » : il montre qu'ils ont eu la sainte habitude de se montrer généreux en pareils cas, de là ces mots : « Que vous aviez autrefois ». Encore pour ne pas laisser croire qu'après avoir été si charitables, ils se soient tout à coup entièrement desséchés, il montre que sur un point seulement ils se sont oubliés, et s'attache à le déclarer ainsi avec une extrême précaution : « Vous avez enfin refleuri pour moi », comme s'il ne faisait porter l'avis que sur ce point seul ; « enfin », car ( c'est du moins mon interprétation ), dans les autres cas, vous n'avez pas cessé d'être bienfaisants.
Mais quelqu'un pourrait ici opposer l'apôtre à lui-même. Il a déclaré, objecterait-on, « qu'il a plus de bonheur à donner qu'à recevoir ; « mes mains », ajoutait-il, « ont travaillé pour mes besoins personnels et pour ceux de mes compagnons d'apostolat ; j'aime mieux mourir », écrivait-il aux Corinthiens, « que de souffrir que quelqu'un me fasse perdre cette gloire » ( 1 Cor. 9, 15 ). Aujourd'hui, au contraire, il n'a aucun souci de perdre cette gloire et de la voir s'anéantir. Et comment ? En acceptant l'aumône. S'il a pu dire : Ma gloire est de ne rien recevoir, pourquoi l'abdiquer aujourd'hui ? Comment répondre à cette objection ?
C'est que, dans le premier cas, il avait une excellente raison de refuser ; il combattait les faux apôtres qui voulaient paraître tout à fait semblables aux vrais ministres de Dieu, et trouver en cela sujet de se vanter ». Il ne dit pas qu'en cela ces misérables montraient ce qu'ils étaient, mais qu'ils se vantaient, montrant ainsi que ces gens savaient bien recevoir, mais en secret ; et c'est pourquoi il écrit : Qu'ils se vantaient de leur désintéressement ( II Cor. 11, 12. ) — Mais néanmoins saint Paul acceptait les présents des fidèles, sinon à Corinthe, du moins ailleurs. C'est pourquoi il disait non pas absolument et simplement : « Je ne me laisserai pas ravir cette gloire », mais avec restriction : On ne me la ravira pas « dans toute l'Achaïe », après avoir écrit quelques lignes auparavant : « J'ai dépouillé les autres églises, en recevant d'elles l'assistance dont j'avais besoin pour vous servir » ( 2 Cor. 8 et seq ). Il déclare donc lui-même qu'il avait coutume d'accepter.
D'ailleurs Paul avait bien le droit de recevoir, pendant qu'il s'imposait un si rude travail ; mais des ouvriers qui ne font rien, comment auraient-ils ce même droit ? — Mais, dira l'un d'entre eux, je donne mes prières ! Ce n'est pas un travail, puisque tout en travaillant vous pouvez prier. — Mais je jeûne ! Ce n'est pas encore là travailler. Notre bienheureux, vous le verrez en maints passages, unissait le travail à la prédication.
« Vous n'aviez pas l'occasion », ajoute-t-il. Qu'est-ce à dire ? Ce n'était pas négligence chez vous, c'était une impossibilité, puisque vous n'aviez rien de disponible, vous n'aviez pas de superflu ; c'est le sens de ces mots : « Vous n'aviez pas l'occasion ». Paul emploie ici une manière commune de parler. Car c'est ce que disent la plupart des gens quand la fortune leur manque et qu'ils sont dans la gêne.
94-95.
« Ce n'est pas le besoin qui me fait parler ». Si j'ai dit : « Qu'enfin une fois encore » vous avez été généreux ; si je vous ai fait un reproche, ce n'était pas pour pourvoir à mes intérêts ni pour soulager ma détresse ; non, tel n'était pas mon but. — Cependant, ô apôtre, votre langage ici ne respire-t-il pas l'amour-propre ?— Non, car déjà aux Corinthiens il disait : « Nous ne vous écrivons rien que vous n'ayez lu ou que vous n'ayez connu par vous-mêmes » ( 2 Cor. 1, 13 ). Croyez donc qu'aux Philippiens non plus, il ne tenait pas un langage qu'on aurait pu facilement réfuter. Il ne leur parlerait pas ainsi, assurément, s'il voulait se vanter ; car sa lettre arrivait à des gens qui le connaissaient, et le blâme lui serait arrivé de leur part plus éclatant et plus ignominieux. Aussi à ceux-ci même il pouvait dire : « J'ai appris à me contenter de l'état où je me trouve ». — « Il a appris », parce que c'est une vertu qui s'acquiert uniquement par l'exercice, l'étude et la ferme volonté. Loin d'être aisée à conquérir, elle est très difficile et très laborieuse : J'ai appris à me suffire dans l'état où je suis. Je sais vivre pauvrement, je sais vivre dans l'abondance ; je suis fait à tout » ; c'est-à-dire, je sais me contenter de peu, supporter la faim et la disette, l'abondance comme les privations. — Soit, dira quelqu'un ; mais il n'est pas besoin de science ni de vertu pour vivre dans l'abondance. — Au contraire, ce point réclame beaucoup de vertu, et non moins que son opposé. Comment ? C'est que si la faim conseille beaucoup de crimes, l'abondance n'a pas moins de mauvaises inspirations. Plusieurs, en effet, quand ils sont arrivés à l'opulence, deviennent paresseux et ne savent porter le poids de la fortune. Plusieurs ont trouvé dans la richesse le prétexte d'une fainéantise absolue. Tel n'était pas l'apôtre. Quand il recevait, il savait faire la part, et très large, de son prochain. Voilà bien user de ce qu'on possède. Il ne ralentissait point son zèle, il ne se réjouissait pas de l'affluence des biens de la terre ; mais il se montrait toujours le même dans la disette comme dans l'abondance, sans jamais être accablé par l'une, ni enflé par l'autre.
2. « Je sais être rassasié ou être affamé », disait-il ; « je sais porter l'abondance ou la pénurie ». Il en est plus d'un qui ne savent pas être rassasiés sans danger, comme ces Israélites qui mangeaient et aussitôt se révoltaient ; pour moi, dit-il, je garde en toute occasion la même modération. Il montre ainsi qu'il n'a pas plus de plaisir aujourd'hui qu'il n'a éprouvé de douleur auparavant ; et que, s'il a accepté, c'était plus pour eux que pour lui-même : car, pour lui, il savait ne point éprouver le moindre changement d'humeur. « Partout, en effet, à tout événement je suis prêt et formé », c'est-à-dire, de longue date j'ai fait de toutes choses la complète expérience, et toutes choses me vont également bien. Et parce qu'une telle affirmation sentait la vanterie, voyez comme saint Paul se hâte de la corriger : « Je puis tout », dit-il, « en Jésus-Christ qui me fortifie » ; c'est-à-dire, ce que je fais de bien, ce n'est pas moi qui le fais, mais celui qui m'en donne la force.
Toutefois les plus généreux bienfaiteurs se ralentissent, s'ils voient que leur obligé n'est pas vivement touché, et qu'il dédaigne même ce qu'on lui donne. On est volontiers charitable, quand on croit faire un heureux, soulager un besoin. Paul donc, en méprisant les secours qu'on lui offrait, aurait rendu nécessairement les néophytes plus négligents. Or, voyez comme il s'empresse de prévenir ce malheur. Ses avis précédents réprimaient en eux l'orgueil satisfait ; les paroles qui suivent animent et enflamment leur saint dévouement : « Vous avez bien fait néanmoins », dit-il, « de prendre part à l'affliction où je suis ». Voyez comme tour à tour il s'élève et s'abaisse, s'isole et se rapproche, et reconnaissez à ce double trait son amitié pour eux à la fois vive et chrétienne. Je pouvais me passer, dit-il, mais n'allez pas croire que pour cela je n'éprouvasse aucun besoin : j'ai besoin, pour vous être utile. Et comment participaient-ils à ses souffrances ? Par leur charité secourable. Il leur dit la même chose touchant ses chaînes : « Vous êtes tous associés à ma grâce », leur dit-il ; c'est une grâce, en effet, de souffrir pour Jésus-Christ, et l'apôtre leur avait déjà dit : « Dieu vous a fait cette grâce, non seulement de croire en lui, mais de souffrir pour lui » ( Philip. 1, 29 ). En s'arrêtant court après ses premières paroles, il aurait pu les affliger. Aussi veut-il les embrasser dans un tendre amour et leur adresser un éloge, quoique modéré. Il ne dit pas : Vous avez bien fait de me « donner… » ; mais, de « prendre part » à mes afflictions ; montrant qu'eux-mêmes ont gagné, puisqu'ils ont acquis le droit de partager la récompense. Il ne dit pas non plus : Vous avez allégé mes souffrances ; mais : « Vous avez pris part à mes tribulations », ce qui était certainement plus glorieux.
94-95.
Comprenez-vous maintenant l'humilité de saint Paul ? Voyez-vous aussi sa magnanimité ? Il a commencé par déclarer qu'il n'a aucun besoin de leur argent ; mais aussitôt il ne craint pas d'user des plus humbles expressions, s'abaissant même au langage des mendiants qui vous disent : Donnez, selon votre habitude charitable ! Car l'apôtre ne recule devant aucune parole, ni devant aucune action pour arriver pleinement à son noble but. Et quel est ce but ? Vous n'accuserez pas, leur dit-il, l'arrogance de mon langage, bien que je vous aie blâmé, bien que je vous aie écrit : « Enfin, une fois encore, vous avez refleuri ». Vous ne m'accuserez pas non plus de parler sous l'empire de la nécessité. Non, je ne vous ai pas écrit sous l'influence du besoin. Quel fut donc mon mobile ? Une pleine confiance en vous, et vous-mêmes êtes la cause et les auteurs de cette confiance. Voyez comme il gagne leur cœur. Vous êtes cause de ma confiance, leur dit-il ; vous accourez les premiers à notre aide ; vous nous donnez le droit de tous rappeler vos bienfaits. — Maintenant, après l'humilité de Paul, voyez la dignité de l'apôtre : tant que les Philippiens ne lui envoient rien, il ne leur adresse aucun blâme, de peur de paraître plaider sa propre cause ; dès qu'ils ont envoyé, il les blâme aussitôt pour le passé, et eux-mêmes acceptent chrétiennement ce blâme, parce qu'en effet, saint Paul, en parlant avec cette liberté, ne pouvait être soupçonné d'agir pour son intérêt personnel.
« Or vous savez, mes frères de Philippes, qu'après avoir commencé à vous prêcher l'Évangile, ayant depuis quitté la Macédoine, nulle autre Église n'a communiqué avec moi par l'échange de dons reçus et rendus, vous seuls exceptés ». Dieu ! quel magnifique éloge ! La charité des Corinthiens et des Romains avait été provoquée par l'exemple des autres et la parole de saint Paul, mais les Philippiens entrèrent d'eux-mêmes dans cette voie, avant qu'aucune autre Église leur eût montré l'exemple, « et, au début même de l'Évangile », dit l'apôtre, ils montrèrent pour le saint prédicateur un tel amour, un dévouement si spontané, qu'ils furent les premiers à porter de tels fruits de charité. Et l'on ne peut pas dire qu'ils agissaient ainsi parce que Paul les honorait de son séjour, et que c'était une manière de prouver leur reconnaissance pour des bienfaits reçus ; car saint Paul l'a dit : « Quand je suis parti de la Macédoine, nulle autre Église n'a communiqué avec moi par l'échange de biens rendus et reçus, vous seuls exceptés ». — Que signifie cette parole : « Biens reçus et rendus », et cette autre : « N'a communiqué ? » Pourquoi ne dit-il pas simplement : Aucune Église ne m'a rien donné, mais plutôt : « Aucune n'a communiqué avec moi, par l'échange de biens reçus et rendus ? » C'est qu'ici il y avait, en effet, échange et communauté. « Si nous avons semé parmi vous des biens spirituels », écrivait-il ailleurs, « est-ce une grande chose que nous recueillions un peu de vos biens temporels » ( 1 Cor. 9, 11 ) ? Et dans un autre passage : « Que votre abondance supplée à leur indigence » ( 2 Cor. 8, 14 ). Vous voyez l'échange : ils donnent d'une part, de l'autre ils reçoivent ; biens temporels pour biens spirituels. Ainsi que font échange les vendeurs et les acheteurs, recevant l'un de l'autre et se donnant l'un à l'autre, car c'est là l'échange même, ainsi arrive-t-il au cas présent. Rien, en effet, rien n'est plus lucratif que ce commerce et ce saint négoce ; il commence sur la terre, il s'achève et se parfait au ciel. L'acheteur habite cette basse région ; mais contre une valeur terrestre, il achète par contrat les biens célestes.
3. Ici toutefois que nul ne perde espoir ; les biens éternels ne nous sont point offerts à prix d'argent ; non, telle n'est point la monnaie du ciel ; le ciel s'achète par notre libre volonté, par le courage viril qui nous fait jeter l'argent même, par la sagesse, par le mépris des choses de la terre, par l'humanité, par l'aumône. Si l'argent payait de tels biens, la veuve qui laissait tomber deux oboles dans le tronc n'aurait pas reçu beaucoup ; mais comme le bon vouloir est la grande puissance et qu'elle apportait tout le désir de son cœur, elle a tout reçu. Ne disons donc jamais que l'or achète le céleste royaume ; ce n'est pas l'or, non, mais l'intention, mais la bonne volonté qui se traduit par ce sacrifice d'argent. Mais, direz-vous, encore faut-il être riche ? Non, non, la richesse n'est point nécessaire, la bonne volonté suffit. Ayez-la, et avec deux oboles vous pourrez acheter un trône ; sinon, deux mille talents d'or n'auraient pas la vertu de deux oboles. Pourquoi ? C'est qu'ayant beaucoup, vous donnez bien peu ; l'aumône que vous faites n'atteint pas celle de la pauvre veuve. Moins que la veuve vous avez apporté l'empressement et le bon cœur qui donne. Cette femme s'est dépouillée de tout ; que dis-je ? non, elle ne s'est pas dépouillée de tout, elle s'est tout donné. Dieu a mis le ciel à prix, non pour vos talents d'or, mais pour une somme de bon vouloir ; non pas même pour votre vie, mais pour une généreuse intention. Donner une vie, en effet, qu'est-ce après tout ? Ce n'est qu'un homme ; et un homme, c'est encore un prix bien inférieur.
95-96.
« Vous m'avez envoyé deux fois à Thessalonique de quoi satisfaire aux besoins ». Nouvel et grand éloge des Philippiens dont la pauvre cité le nourrissait même pendant son séjour dans la capitale de la province. Remarquez cependant ses paroles. Comme en témoignant toujours qu'il était hors de besoin, il craignait ( je l'ai dit déjà ) de les rendre moins zélés, après leur avoir montré de tant de manières que personnellement il ne manquait de rien, il a soin de leur rendre ce fait plus évident encore par un seul mot : « Aux besoins », écrit-il, et non « à mes besoins », sauvant ainsi la dignité et les bienséances. Et, non content de ce trait, il va poursuivre dans le même sens ; il va corriger ce que ses éloges pourraient avoir de trop vil et de trop abaissé.
« Ce n'est pas », continue-t-il, « que je désire vos dons », suivant l'idée déjà exprimée autrement par lui quand il disait : « Je ne parle pas sous l'empire du besoin ». Ceci est moins fort toutefois que la première manière d'écrire. Autre chose est ne pas chercher ni désirer, quand on est dans le besoin ; autre chose est ne pas même se croire dans le besoin quand réellement on s'y trouve. « Ce n'est pas que je désire vos dons ; mais je désire qu'il en revienne, pour votre compte et non pour le mien, un profit considérable ». Voyez-vous comme l'aumône leur amasse des fruits ? Je ne parle pas ici, dit-il, dans mon intérêt, mais dans le vôtre et pour votre salut. Je ne gagne rien, moi, en recevant ; tout le bien est pour ceux qui donnent, et non pour ceux qui reçoivent ; les premiers ont en réserve une récompense infinie ; les seconds consomment ce qui leur est ainsi donné. Nouvel éloge, mais non sans quelque aveu d'un besoin ; car s'il a dit : « Je ne désire pas », craignant qu'ils ne se ralentissent, il ajoute : « Maintenant j'ai tout reçu et je suis dans l'abondance », c'est-à-dire, votre aumône a réparé même les oublis précédents. C'est encore une manière certaine d'exciter leur zèle charitable. Il remercie : or, tout bienfaiteur, quand il a fait des progrès dans la sagesse chrétienne, désire d'autant plus trouver chez l'obligé la reconnaissance. « J'ai tout reçu, j'abonde ». C'est comme s'il disait : Non seulement vous avez réparé les oublis du passé, mais vous avez même comblé la mesure et au delà. Mais ne vont-ils pas voir ici un reproche ? Il le prévient par les sages précautions de tout ce passage. En effet, il avait dit : « Ce n'est pas que je désire vos dons », et plus haut : « Enfin, un jour vous avez refleuri », leur montrant ainsi qu'ils acquittaient une dette en retard ; le terme « j'ai reçu » de cette phrase même, rappelle qu'il a touché comme le montant d'une rente, comme les fruits d'un champ. Mais aussitôt il déclare qu'ils ont donné bien au-delà de leur dette : « J'ai tout reçu, j'abonde, je suis rempli de vos biens » ; et ce n'est pas à l'aventure, ce n'est pas par excès de tendresse que j'en fais l'aveu ; quoi donc ? « C'est que j'ai reçu par Épaphrodite ce que vous m'avez envoyé comme une obligation d'agréable odeur, comme une hostie que Dieu accepte volontiers et qui lui est agréable ». Mon Dieu ! à quelle hauteur il élève leur aumône ! Ce n'est pas moi qui ai reçu, dit-il, c'est Dieu par moi ; aussi quand je n'aurais aucun besoin, n'y regardez pas ; Dieu n'avait pas besoin assurément, et pourtant il a reçu ; à ce point que la sainte Écriture n'a pas craint de dire : « Le Seigneur a respiré un parfum agréable » ( Gen. 8, 2 ) ; ce qui indique évidemment une joie de Dieu. Vous savez, oh ! vous savez comme notre âme est délicieusement impressionnée par un suave parfum, quelle douceur et quelle volupté elle y trouve. Eh bien ! l'Écriture sainte n'a pas fait difficulté d'attribuer à Dieu une expression aussi humaine, aussi abaissée, pour faire comprendre aux hommes comment il recevait leurs présents. Car ce n'étaient sans doute ni l'odeur, ni la fumée qui rendaient un sacrifice agréable ; mais bien le cœur qui l'offrait ; sinon, les dons mêmes de Caïn auraient été agréés. Et toutefois, l'Écriture atteste cette joie de Dieu ; et comment s'expliquer cette joie ? C'est que les hommes ne savent pas comprendre d'autre langage. Aussi l'Être bienheureux, qui est au-dessus de tout besoin, témoigne de sa joie, de peur que les hommes, sous prétexte que Dieu n'a pas besoin, s'attiédissent dans le devoir. Mais comme dans la suite des temps, oubliant toutes les autres vertus et obligations, ils n'avaient de confiance qu'en ces victimes immolées, Dieu les reprenait sévèrement en ces termes : « Est-ce que je mangerai la chair des taureaux ; est-ce que je boirai le sang des boucs » ( Ps. 49, 13 ) ? C'est le sens de saint Paul quand il dit : « Je ne cherche pas vos dons ».
96-97.
4. « Je souhaite que mon Dieu comble tous vos besoins selon les richesses de sa gloire par Jésus-Christ ». Remarquez que Paul, à l'exemple des pauvres mendiants, remercie et bénit. Que si Paul bénit ainsi ses bienfaiteurs, combien moins devons-nous rougir d'en faire autant nous-mêmes quand nous recevons ; ou plutôt, ne recevons pas en nous félicitant d'échapper au besoin, ne nous réjouissons pas pour nous-mêmes, mais pour ceux qui donnent. Ainsi nous serons récompensés, nous aussi qui recevons, puisque nous serons heureux de leur vertu ; ainsi ne serons-nous point fâché contre eux s'ils nous refusent, mais plutôt nous plaindrons leur sort ; ainsi deviendrons-nous plus dignes et plus saints, si nous prouvons que notre intérêt propre n'est jamais notre guide. « Que mon Dieu », dit saint Paul, « comble tous vos besoins ». Au lieu de @χρείαν@ besoin, faut-il lire @χάριν@ ou @χαράν@, grâce ou joie ? Si vous lisez « grâce », le sens est : Que Dieu bénisse non seulement votre aumône présente, mais toutes vos bonnes œuvres ! Si vous lisez « besoin », et telle est, je crois, la vraie leçon, voici la pensée de l'apôtre : il avait dit : « Les ressources vous manquaient », il se hâte d'ajouter l'équivalent de ce qu'il dit déjà aux Corinthiens : « Puisse Celui qui fournit la semence au semeur, vous donner aussi le pain de chaque jour, mulliplier votre semence, et faire croître les germes des fruits de votre sagesse » ( 2 Cor. 9, 10 ). Il demande donc aussi pour les Philippiens que Dieu leur donne l'abondance, la semence pour la répandre encore. Il prie Dieu non de leur accorder une abondance quelconque, mais celle qui est selon les richesses de sa bonté ».
Remarquez, toutefois, la prudence et la modération de saint Paul. Il n'aurait pas ainsi prié Dieu de combler « tous les besoins » de ses néophytes, s'ils avaient été d'autres Paul par la sagesse, par le crucifiement au monde. Mais il voyait en eux des artisans, des pauvres, des gens mariés, chargés d'enfants ; pères de famille, ils avaient pris l'aumône sur leur indigence même, et ils n'étaient pas sans quelque désir des biens de ce monde. La prière de l'apôtre s'abaisse à leur portée. À des personnes de cette condition, il aurait pu, sans être déraisonnable, souhaiter le suffisant, l'abondance même. Voyez toutefois ce qu'il demande pour eux. Il ne dit pas : Que Dieu vous enrichisse, qu'il vous accorde l'opulence ; mais quoi ? « Qu'il comble tous vos besoins », que vous n'ayez pas la misère, que tout le nécessaire vous arrive. Jésus-Christ même, quand il nous enseigna une formule de prière, y ajouta cette demande et nous apprit à dire : « Donnez-nous aujourd'hui notre pain de chaque jour ». « Selon ses richesses ». Qu'est-ce à dire ? Selon sa bonté habituelle, qu'on sait être si facile et si prompte à donner. Et comme en demandant « pour leur besoin », l'apôtre ne veut pas qu'ils entendent ce mot dans le sens de misère, il ajoute : « Selon les richesses de sa gloire par Jésus-Christ ». Vous aurez de toutes choses une telle abondance, que vous croirez être déjà dans la gloire de Dieu. Peut-être aussi veut-il simplement leur prédire qu'ils seront au-dessus du besoin ; « car la grâce était grande dans tous les fidèles », nous disent les Actes ( Act. 4, 33 ) ; « il n'y avait même aucun pauvre parmi eux ». Peut-être enfin veut-il qu'ils fassent tout pour la gloire de Dieu ; comme s'il leur disait : Usez des biens de Dieu pour sa gloire.
« Gloire soit à Dieu notre Père dans tous les siècles des siècles. Amen ». La gloire de Dieu n'appartient pas seulement au Fils, mais aussi au Père. Quand on l'attribue au Fils, on l'attribue aussi au Père. L'apôtre venait de parler d'une gloire de Dieu en Jésus-Christ ; de peur qu'on ne la reporte à celui-ci seulement, il ajoute : « Mais à Dieu aussi et à notre Père, gloire ! » Cette gloire, en effet, a été donnée au Fils.
« Saluez de ma part tous les saints en Jésus-Christ ». Encore un précieux témoignage en leur faveur ; c'est une grande amitié de sa part que de les saluer même par lettres. « Les frères qui sont avec moi vous saluent ». Comment disiez-vous de Timothée : Je n'ai personne qui me soit aussi intime, ni qui vous porte une aussi tendre sollicitude ? Et comment dites-vous aujourd'hui : « Les frères qui sont avec moi ? » Il appelle frères ceux qui sont avec lui, soit parce que les paroles : « Je n'ai personne qui me soit aussi intime », ne se rapportent pas à ceux qui étaient dans Rome ; car quelle nécessité pouvaient avoir ceux-ci de se charger des affaires de l'apôtre ? — Soit même parce qu'il consent bénévolement à leur donner ce nom de frères.
97-98.
« Tous les saints vous saluent, surtout ceux qui sont de la maison de César. Que la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ soit avec vous tous ». Il relève leur courage en leur montrant que la sainte prédication est arrivée jusque dans le palais impérial. Si les heureux du siècle, qui habitent la cour des princes, ont tout méprisé pour le royaume des cieux, à plus forte raison devaient-ils, eux aussi, marcher dans cette voie. C'était encore une preuve de la charité de Paul, que de raconter des Philippiens tant et de si belles choses, que, de si loin et sans les avoir jamais vus, habitués du palais leur adressaient ainsi un salut d'amitié. À cette époque surtout, où les fidèles étaient persécutés, la charité avait tout son empire ; et comment ? C'est que, malgré les distances fort grandes qui les séparaient, ils gardaient entre eux cependant la plus étroite union ; et les plus éloignés eux-mêmes, tout comme s'ils avaient été voisins, s'en voyaient mutuellement le salut ; tous s'entr'aimaient ; le pauvre aimait le riche, le riche aimait le pauvre, autant que chacun aime ses propres membres ; on ne connaissait point de préséance, parce que tous étaient enveloppés également dans la haine publique, tous rejetés et bannis pour la même cause. Et tels que des prisonniers de guerre arrachés de pays différents, se portent un même et mutuel intérêt quand ils ont la même ville pour prison, parce que leur misère commune en fait des frères ; tels alors les chrétiens, réunis par la communauté de bonheur ou de disgrâce, se témoignaient réciproquement une grande charité.
5. La tristesse et les tribulations forment, en effet, entre ceux qui souffrent, un indestructible lien, augmentent la charité, redoublent la piété et la componction. Écoutez David : « Il m'a été bon que vous m'ayez humilié, Seigneur ; j'ai appris ainsi votre justice et vos lois » ( Ps. 118, 71 ). Entendez un autre prophète : « Il est bon à l'homme de porter le joug du Seigneur dès son adolescence » ( Jérémie 3, 27 ). Et ailleurs : « Bienheureux l'homme que vous instruirez par l'épreuve, Seigneur » ( Ps. 113, 12 ). Un autre nous a dit : « Ne méprisez pas les rudes leçons du Seigneur » ( Prov. 13, 11 ) ; et encore : « Si vous voulez arriver à la hauteur du service de Dieu, préparez votre âme à la tentation » ( Ecclés. 2, 1 ). Jésus-Christ à son tour avertissait ses disciples : « Vous trouverez l'oppression et la peine en ce monde, mais ayez confiance. Vous pleurerez », ajoute-t-il, « vous gémirez vous autres, et le monde sera dans la joie » ( Jean, 16, 20, 33 ) ; car il nous en prévient aussi : « La voie est étroite et rude » ( Matth. 7, 14 ).
Voyez-vous comment partout la tribulation nous est proposée avec éloges, avec instances, comme une nécessité de premier ordre ? En effet, si dans les luttes du cirque et de l'arène, personne ne peut sans peine emporter la couronne ; s'il faut la mériter en se formant par les travaux, par les abstinences, par un sévère régime de vie, par les veilles, par mille exercices gênants, combien plus le faut-il pour le ciel ! Eh ! quel homme au monde est exempt de peines ? M'opposerez-vous l'empereur ? Ah ! pas plus que personne il ne mène une vie affranchie de soucis, mais au contraire sa carrière est remplie d'ennuis et d'angoisses. Regardez, non pas le diadème, mais ce déluge d'inquiétudes, qui fait constamment autour de lui gronder la tempête ; voyez, non la pourpre de son manteau, mais son âme, son âme plus assombrie que cette pourpre sombre : la couronne lui ceint le front beaucoup moins que l'inquiétude ne lui serre le cœur. Contemplez, non pas le nombre de ses gardes, mais la multitude de ses chagrins ; aucune maison de simples sujets n'abrite, autant que le palais des rois, une multitude de tristes soucis. La mort les menace sans cesse, ils redoutent même leurs proches ; il semble que toutes les tables soient couvertes de sang. On croit en voir lorsqu'on entre à table et lorsqu'on en sort. Que de nuits pleines d'horreur où les visions et les rêves arrachent de leur couche les princes tremblants ! Voilà les soucis en pleine paix ; mais que la guerre s'allume, leurs inquiétudes vont redoubler. Se peut-il imaginer une vie plus misérable ?
98-99.
Et que ne leur font pas endurer ceux-mêmes qui les touchent de plus près, ceux sur qui pèse plus immédiatement leur empire ? Hélas ! le pavé de leur palais est souvent inondé d'un sang qui leur est cher. Faut-il vous raconter quelques traits de ce genre ? Peut-être suffiront-ils pour vous faire comprendre que telle est bien la triste vérité. Plus volontiers je vous rappellerai des faits anciens, bien qu'ils soient assez contemporains, toutefois, pour n'être pas effacés de la mémoire publique. Ainsi l'on raconte qu'un souverain, soupçonnant la vertu de son épouse, la fit enchaîner dans les montagnes, et livrer toute nue aux lions dévorants, bien que déjà elle lui eût donné de son sein plusieurs princes et rois. Imaginez dès lors une vie plus triste que la sienne ! Quel dut être le bouleversement de ce noble cœur, pour arriver à commander une si terrible expiation ! Ce souverain fit aussi mourir son propre fils ; et le frère de celui-ci se donna la mort ainsi qu'à tous ses enfants 98-1. On raconte encore que ce même empereur, déjà malheureux par sa femme et par son fils, frappa aussi de mort son propre frère. On vit tel prince se tuer, pour échapper aux mains d'un tyran ; tel autre tuer son propre cousin-germain, après l'avoir volontairement associé à sa couronne. Un troisième vit mourir sa femme empoisonnée par des médicaments, qu'elle avait pris pour conjurer sa stérilité ; une créature misérable et coupable ( car il faut être l'un et l'autre pour vouloir procurer, par des moyens humains, une fécondité que Dieu seul peut donner ), osa fournir à l'impératrice ses drogues dangereuses ; elle en fit sa victime et périt avec elle. Un quatrième prince bientôt fut empoisonné aussi, et, croyant prendre un breuvage, but la mort à pleine coupe. Le fils de ce malheureux, dont la santé était une menace pour l'avenir, se vit arracher les yeux, sans avoir mérité ce supplice. Un cinquième a péri plus affreusement encore, et la décence ne permet de dire ni pour quelle raison, ni de quelle façon lamentable il dut perdre la vie. Deux princes lui succédèrent. Or, l'un subit un supplice réservé aux derniers, aux plus misérables des hommes, puisqu'il fut brûlé vif dans un affreux pêle-mêle de chevaux, de poutres, de débris de tout genre, laissant son épouse dans un triste veuvage, et terminant une triste vie dont on ne saurait peindre les tribulations surtout depuis l'époque ou il avait pris les armes. Et l'autre prince, qui maintenant règne encore, n'a-t-il pas eu à subir, depuis qu'il porte le diadème, un perpétuel enchaînement de peines, de dangers, d'ennuis, de chagrins, de malheurs, de complots ?
Le royaume des cieux n'a rien de semblable : dès qu'on y parvient, on acquiert la paix, la vie, la joie, l'allégresse. Au reste, je l'ai dit, aucune existence sur la terre n'est à l'abri des souffrances. Car si dans le gouvernement des États la condition des souverains, de toutes la plus heureuse en apparence, est inondée d'un déluge de malheurs, que ne doivent pas souffrir les particuliers, les familles ? Au reste, la multitude des peines de tout genre qu'on rencontre sous la pourpre surpasse toute description. C'est sur ce thème qu'ont été inventées tant de fables lugubres ; puisque toutes les tragédies et les drames qui se jouent sur nos théâtres sont tissus de royales infortunes ; la plupart des faits qu'on représente sur la scène sont empruntés à l'histoire et ont un fond de vérité. Ainsi on nous amuse par les affreux banquets de Thyeste et par les péripéties douloureuses des malheurs qui ont anéanti cette illustre maison.
6. Je vous accorde que les livres des gentils nous ont légué ces histoires. Mais voulez-vous que les saintes Écritures elles-mêmes nous en retracent de semblables ? Saül fut le premier roi ; vous savez qu'après mille traverses douloureuses, il périt malheureusement. Après lui, David, Salomon, Abias, Ezéchias, Josias furent aussi l'objet de tribulations sans nombre.
99-100.
Concluez donc que la vie présente ne peut aller sans travaux, peines ni chagrins. Pour nous, ne nous affligeons pas pour les mêmes choses que les rois. Affligeons-nous pour d'autres sujets qui rendront notre tristesse avantageuse ; « car la tristesse qui est selon Dieu opère une pénitence certaine pour le salut » ( 2 Cor. 7, 10 ). Voilà comment il nous faudrait verser des pleurs, gémir, être pénétré de douleur ! Ainsi Paul se désolait, ainsi pleurait-il pour les pécheurs : « Je vous ai écrit », dit-il aux Corinthiens, le cœur souffrant, l'âme navrée, à travers bien des larmes » ( 2 Cor. 2, 4 ). N'ayant pas à pleurer sur ses péchés, il gémissait sur ceux d'autrui ; je dis mieux, par la pénitence et la douleur, il savait se les approprier. Personne ne pouvait succomber au scandale, sans que Paul ne fût brûlé ; la langueur des autres l'accablait de langueur. Bonne et sainte tristesse que celle-là, et préférable à toute joie mondaine ! L'homme qui sait ainsi pleurer, je le préfère à tous les hommes ; le Seigneur même proclame bienheureux ceux qui adoptent comme personnelle à eux la douleur de leurs frères. J'admire Paul beaucoup moins pour les dangers qu'il a courus volontairement ; ou plutôt non, je ne l'admire pas moins pour ces périls où chaque jour il trouvait la mort ; mais sa charité me charme et me transporte. J'y reconnais une âme tendre et passionnée pour Dieu ; j'y découvre cet amour que demandait Jésus-Christ, une piété fraternelle, un paternel dévouement, quelque chose de supérieur encore. Ainsi doit-on accepter la douleur et verser des larmes. Les pleurs ainsi répandues surabondent de joie ; une tristesse de ce genre est une source d'allégresse. Et ne me dites pas : Quel avantage produisent donc mes larmes, à ceux pour qui je les répands ? Dussent-elles ne leur point servir, à coup sûr elles nous servent à nous-mêmes. Pleurer ainsi sur les péchés d'autrui, c'est avoir dans l'avenir des pleurs aussi pour ses propres péchés ; oui, celui qui gémit sur les fautes des autres, s'engage à ne pas laisser passer sans de grandes larmes ses vices et ses fautes personnels ; il y a plus, un tel homme sera moins prompt à offenser Dieu. Mais chose déplorable entre toutes ! On nous commande de pleurer les péchés d'autrui, et nous ne donnons pas même signe de repentir pour les nôtres ; au contraire, nous tombons sans aucun regret, et nos péchés sont, de toutes choses au monde, ce qui nous donne le moins de souci, le moins de crainte ! Aussi nous nous livrons à la joie mondaine, inutile, bientôt effacée et grosse de mille chagrins. Ah ! plutôt, embrassons une tristesse mère de la joie, et renonçons à une joie qu'enfante l'amertune. Cherchons l'affliction qui porte en elle-même la paix, et fuyons les délices qui engendrent misère et douleur. Travaillons pour un temps bien court sur cette terre, pour nous réjouir à jamais dans les cieux. Mortifions-nous pendant une vie fragile, afin de gagner le repos dans une vie sans fin ; ne nous prodiguons pas en vain dans cette existence éphémère, pour n'être pas réduits aux sanglots dans l'éternité. Ne voyez-vous pas que, même pour des nécessités temporelles, bien des hommes ici-bas subissent la douleur ? Supposez que vous êtes de leur nombre, et supportez les peines et les souffrances, en vous nourrissant de l'espérance du bien à venir. Vous n'êtes pas meilleur que Paul, meilleur que Pierre, à qui le repos ne fut jamais accordé, qui ont passé toute leur vie dans la faim, la soif, la nudité. Si vous aspirez au même but, pourquoi vous placer sur un autre chemin ? Si vous voulez parvenir à la cité qu'ils ont si dignement gagnée, embrassez jusqu'au bout la voie qui vous y mène ! La voie qui aboutit à ce bonheur n'est pas celle de l'inertie, mais bien celle de la souffrance. L'une est la voie large, l'autre est l'étroite. Passons par celle-ci pour conquérir la vie éternelle en Notre-Sei-gneur Jésus-Christ auquel, avec le Père et le Saint-Esprit, appartiennent gloire, empire, honneur, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
Traduit par M. l'abbé Collery.
98-1 Les faits auxquels le saint orateur fait allusion ne sont pas tous également certains ; il en raconte plus d'un d'après la rumeur publique, et d'ailleurs le texte de ce discours est altéré en plusieurs endroits. Disons cependant : 1° L'impératrice exposée aux lions est probablement une fable ; 2° Le fils condamné à mourir, par son père, est Crispus, l'aîné du grand Constantin, et le fait n'est que trop vrai ; 3° Le frère de Crispus et son histoire sont controuvés, ou plutôt ce texte est altéré ; 4° Les princes qui meurent par suicide, l'impératrice empoisonnée par imprudence, l'héritier du trône auquel on arracha les yeux, sont autant de problèmes historiques ; 5° Mais l'histoire nous montre Valens dans l'empereur brûlé vif après une bataille, et Arcadius dans le souverain si malheureux qui régnait à l'époque où parlait saint Jean Chrysostome.
FIN DU COMMENTAIRE SUR L'ÉPÎTRE AUX PHILIPPIENS.
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Homélies sur les évangiles par saint Grégoire le Grand, Numérisées et commentées par l'abbaye Sainte-Madeleine du barroux, téléchargé sur le site “jesusmarie.com”.

Les invités au festin
Prononcée devant le peuple dans la basilique du bienheureux Clément, martyr
10 février 592 ( un dimanche )
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Saint Grégoire commente la parabole du banquet des noces tout au long, mais il insiste davantage sur la robe nuptiale et sur la sentence finale de Jésus : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »
I- ( 1-8 ) Sans vouloir imposer son opinion, le pape penche pour la distinction entre le banquet des noces de notre évangile et le souper dont parle saint Luc ( 14, 16-24 : passage commenté dans l'Homélie 36 ). Ce dernier figurerait alors l'éternité, tandis que l'autre banquet désigne l'Église présente, dont on peut encore exclure un indigne, non revêtu de l'habit nuptial. L'orateur démontre qu'on peut appeler Royaume des cieux l'Église de la terre, puis il détermine successivement ce que représentent les noces, le refus opposé par les invités et le châtiment qui leur est infligé par le roi. Bons et mauvais se retrouvent dans la salle des noces, car ici-bas les bons doivent se résoudre à ce mélange inextricable où dominent les mauvais. Comme l'arche de Noé qui se resserre en haut, l'Église compte beaucoup de pécheurs et peu de parfaits. Pourtant, les méchants sont utiles aux bons, qu'ils font devenir encore meilleurs.
II- ( 9-13 ) Nous devons prendre garde à porter la robe nuptiale, qui est la charité. Le prédicateur exprime par deux images que cette charité doit inclure l'amour de Dieu et l'amour du prochain. C'est selon Dieu, ajoute-t-il, que nous sommes tenus d'aimer notre prochain, ce dont nous sommes plus facilement certains quand il s'agit d'ennemis, que nous ne pouvons aimer qu'en Dieu. Toute excuse tombera quand le Juge paraîtra : les pieds et les mains déjà liés invisiblement par le péché, nous serons jetés dans les ténèbres extérieures, qui correspondent à notre aveuglement intérieur.
III- ( 14-16 ) Car « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ». Ne pouvant savoir si nous serons élus, nous sommes invités à nous humilier. Grégoire, sachant les exemples plus efficaces que les paroles, relate deux histoires passionnantes, complémentaires l'une de l'autre. Trois de ses tantes s'étaient engagées ensemble dans une vie de chasteté. Deux d'entre elles y progressèrent jusqu'à la mort, mais la dernière ne persévéra pas et se maria. À l'inverse, raconte ensuite le pape, un jeune homme très corrompu, se convertissant juste au moment où il allait mourir, reste en vie et s'adonne à la pénitence. Ainsi, une sainte moniale se pervertit et finit par se damner, tandis qu'un pécheur endurci se convertit in extremis. Tremblons donc pour l'imperfection de nos actions, et ne mettons notre joie que dans la miséricorde de Dieu.
Matthieu ( 22, 1-14 )
En ce temps-là, Jésus parlait en paraboles aux chefs des prêtres et aux pharisiens, leur disant : « Le Royaume des cieux est semblable à un roi qui fit des noces pour son fils. Il envoya ses serviteurs appeler ceux qui avaient été invités aux noces, et ils ne voulurent pas venir. Il envoya encore d'autres serviteurs, en disant : ‹Dites aux invités : « Voici que j'ai préparé mon festin ; mes taureaux et mes grasses volailles sont égorgés ; tout est prêt, venez aux noces. » Mais ceux-ci n'en tinrent pas compte et s'en furent, l'un à son champ, l'autre à son négoce. Certains même saisirent les serviteurs, et après les avoir maltraités, ils les tuèrent. Le roi, l'ayant appris, se mit en colère et envoya ses armées ; il fit périr ces assassins et brûla leur ville. Alors il dit à ses serviteurs : Le repas des noces est prêt, mais ceux que j'y avais invités n'en étaient pas dignes. « Allez donc à l'issue des chemins, et tous ceux que vous trouverez, invitez-les aux noces. » Ces serviteurs, sortis sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu'ils trouvèrent, mauvais et bons ; et la salle des noces fut remplie de convives.
« Le roi entra pour voir ceux qui étaient à table, et ayant aperçu là un homme qui n'était pas revêtu de la robe nuptiale, il lui dit : « Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir la robe nuptiale ? » Et cet homme resta muet. Alors le roi dit à ses serviteurs : « Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures. Là seront les pleurs et les grincements de dents. »
« Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »
Homélie
Mon dessein, frères très chers, est de parcourir brièvement, s'il m'est possible, le texte de cet évangile, pour avoir le temps d'élargir mon propos à la fin. Mais il faut rechercher tout d'abord si le récit ( du banquet ) qu'on nous a lu dans l'Évangile de Matthieu coïncide avec celui de Luc qui parle d'un souper. Il semble assurément exister quelques différences entre les deux, car ici on mentionne un déjeuner, et là, un souper. Dans le premier texte, celui qui est entré aux noces sans un vêtement approprié a été chassé, alors que dans l'autre, on ne dit pas qu'aucun de ceux qui sont entrés ait été chassé. Nous pouvons en conclure sans nous tromper que dans le récit d'aujourd'hui, les noces représentent l'Église de la terre, tandis que dans l'autre récit, le souper figure le banquet final de l'éternité. En effet, si quelques-uns ressortent du premier banquet après y être entrés, quiconque sera entré au second n'en ressortira plus.
Mais si quelqu'un voulait absolument soutenir que c'est ici et là le même passage d'Évangile, je préfère, puisque la foi n'est pas en cause, me rendre à l'opinion d'autrui que d'avoir à me disputer avec lui, parce qu'on peut sans doute admettre que Matthieu parle de cet homme expulsé pour être entré sans vêtement de noces, et que Luc n'en parle pas. Même le fait que l'un parle d'un souper et l'autre d'un déjeuner ne vient pas contredire notre manière de comprendre, car le déjeuner se prenait toujours chez les anciens à la neuvième heure et pouvait donc être aussi appelé un souper.
2. Je me souviens de vous avoir déjà dit maintes fois que c'est souvent l'Église de la terre qui est appelée Royaume des cieux dans le Saint Évangile. En effet, on désigne l'assemblée des justes sous le nom de Royaume des cieux. Et puisque le Seigneur déclare par la voix du prophète que « le ciel est son trône » ( Is 66, 1 ), que Salomon affirme que l'âme du juste est le trône de la Sagesse ( cf. Sg 7, 27-28 ), et que Paul dit que « le Christ est Puissance de Dieu et Sagesse de Dieu » ( 1 Co 1, 24 ), nous devons en conclure avec assurance que Dieu étant la Sagesse et l'âme du juste le trône de la Sagesse, l'âme du juste est bien un ciel, puisqu'on appelle ciel le trône de Dieu. D'où cette parole du psalmiste à propos des saints prédicateurs : « Les cieux racontent la gloire de Dieu. » ( Ps 19, 2 ). Le Royaume des cieux est donc l'Église des justes, car ceux-ci ne désirant plus rien sur la terre et soupirant vers les choses d'en haut, le Seigneur règne déjà en eux comme dans les cieux.
Notre texte peut donc dire : « Le Royaume des cieux est semblable à un roi qui fit des noces pour son fils. »
3. Votre charité comprend bien quel est ce roi, père d'un fils qui est roi lui aussi ; c'est celui à qui le psalmiste dit : « O Dieu, donne ton jugement au roi, et ta justice au fils du roi. » ( Ps 72, 1 )
« Il fit des noces pour son fils. » Dieu le Père fit des noces pour Dieu son Fils lorsqu'il lui unit la nature humaine dans le sein de la Vierge, et quand il voulut que celui qui était Dieu avant les siècles devînt homme à la fin des siècles. Mais ce n'est pas parce que l'union conjugale se fait normalement à partir de deux personnes, que nous pouvons admettre l'idée que la personne de Jésus-Christ, notre Rédempteur, Dieu et homme, résulte de l'union de deux personnes. Nous disons qu'il est de deux natures et subsiste en deux natures, mais nous nous gardons, comme d'un blasphème, de le croire composé de deux personnes.
Il est donc plus clair et plus sûr de dire que le Père fit des noces pour le roi son Fils en lui associant la sainte Église par le mystère de l'Incarnation. Le sein de la Vierge Mère fut le lit nuptial de cet Époux. Aussi le psalmiste dit-il : « Il a dressé sa tente dans le soleil ; et lui-même est comme l'époux qui sort de la chambre nuptiale. » ( Ps 19, 5-6 ). Le Dieu incarné est en effet sorti comme un époux de la chambre nuptiale, en quittant le sein non altéré de la Vierge pour s'unir à l'Église.
Il a envoyé ses serviteurs inviter ses amis à de telles noces. Il les a envoyés une première, puis une seconde fois, car pour annoncer l'Incarnation du Seigneur, il s'est d'abord servi des prophètes, puis des apôtres. Il a donc envoyé ses serviteurs inviter ( ses amis ) par deux fois, puisqu'il a annoncé par les prophètes qu'allait se réaliser l'Incarnation de son Fils unique, et qu'une fois réalisée, il l'a fait connaître par les apôtres.
Mais parce que ceux qui avaient été les premiers invités n'ont pas voulu venir au banquet des noces, le roi envoie dire par une seconde invitation : « Voici que j'ai préparé mon festin ; mes taureaux et mes grasses volailles sont égorgés ; tout est prêt. »
4. Que devons-nous voir, frères très chers, dans les taureaux et les grasses volailles, sinon les Pères de l'Ancien et du Nouveau Testaments ? Comme je parle au peuple, ce sont les mots mêmes de notre évangile que je suis obligé d'expliquer. Nous appelons « bien nourries » ( altilia ) les bêtes qui ont été engraissées : parce que l'origine latine est le verbe nourrir ( alere ), nous les disons « bien nourries » ( altilia ou alitilia ) 38-1.
Du fait qu'il est écrit dans la Loi : « Tu aimeras ton ami ( Lv 19, 18 ), et tu détesteras ton ennemi » ( cf. Mt 5, 43 ), les justes s'étaient vus autorisés à écraser de toute leur force leurs ennemis et ceux de Dieu, et même à les tuer par l'épée sans injustice ; permission qui est sans aucun doute retirée par le Nouveau Testament, lorsque la Vérité en personne nous prêche en ces termes : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent. » ( Mt 5, 44 ). Que symbolisent donc les taureaux, sinon les Pères de l'Ancien Testament ? En effet, puisque la Loi leur avait permis de frapper leurs adversaires pour se venger de la haine ( que ceux-ci leur manifestaient ), n'étaient-ils pas pour ainsi dire des taureaux, quand ils heurtaient de la corne leurs ennemis, en usant de leur force physique ?
Et que figurent les grasses volailles, sinon les Pères du Nouveau Testament ? Lorsqu'ils reçoivent le don divin d'une nourriture intérieure très riche, se dégageant de leurs désirs terrestres, ils sont soulevés vers les sommets par les ailes de leur contemplation. Appliquer ses pensées aux choses d'en bas, n'est-ce pas un certain dessèchement de l'esprit ? Mais ceux dont les saints désirs se repaissent déjà des biens d'en haut en les savourant intérieurement par la méditation des choses du Ciel, se nourrissent pour ainsi dire grassement d'une nourriture plus copieuse. C'est bien de cette graisse que le prophète désirait se gorger lorsqu'il disait : « Que mon âme soit rassasiée comme de moelle et de graisse. » ( Ps 63, 6 )
Ainsi, puisque les prédicateurs envoyés pour annoncer l'Incarnation du Seigneur, les prophètes d'abord, puis les saints apôtres, furent persécutés par les infidèles, le roi fait dire à ceux qui étaient invités mais qui ne voulaient pas venir : « Mes taureaux et mes grasses volailles sont égorgés ; tout est prêt. » C'est comme s'il leur disait plus clairement : « Considérez la mort des Pères qui nous ont précédés, et songez à porter remède à ( la corruption de ) votre vie. » Il faut noter qu'il n'est pas question des taureaux et des grasses volailles lors de la première invitation, tandis qu'on les déclare égorgés à la seconde invitation. Le Dieu tout-puissant joint en effet des exemples à ses paroles lorsque nous ne voulons pas écouter ces dernières : apprendre que d'autres ont déjà traversé les mêmes difficultés nous donne meilleur espoir de parvenir à ce que nous estimons impossible.
5. Le texte poursuit : « Mais ceux-ci n'en tinrent pas compte et s'en furent, l'un à son champ, l'autre à son négoce. » Aller à son champ, c'est s'adonner avec excès aux travaux de la terre. Aller à son négoce, c'est convoiter avidement le profit qu'on recueille des activités du siècle. Que l'un soit trop attentif aux travaux de la terre et l'autre trop absorbé par les activités de ce monde, cela les empêche de méditer le mystère de l'Incarnation du Seigneur et de vivre en harmonie avec lui ; n'est-ce pas pour ainsi dire refuser de venir aux noces du Roi, en se rendant à son champ ou à son négoce ? Et souvent, ce qui est plus grave encore, il en est qui ne se contentent pas de rejeter la grâce du Dieu qui les appelle, mais qui persécutent ( ceux qui la leur annoncent ). D'où la suite du texte : « Certains même saisirent les serviteurs, et après les avoir maltraités, ils les tuèrent. Le roi, l'ayant appris, envoya ses armées ; il fit périr ces assassins et brûla leur ville. » Il fait périr les assassins, puisqu'il tue les persécuteurs. Il brûle leur ville par le feu, car ce ne sont pas seulement leurs âmes, mais aussi la chair dans laquelle elles habitaient qui est torturée par les flammes éternelles de l'enfer.
Il est précisé que les homicides ont été exterminés par les armées envoyées ( contre eux ). En effet, le jugement ( de Dieu ) envers les hommes se manifeste toujours par l'intermédiaire des anges. Et que sont les troupes des anges, sinon les armées de notre Roi ? Aussi ce même Roi est-il appelé le Seigneur Sabaoth, Sabaoth signifiant « des armées ». Le Seigneur envoie donc une armée pour faire périr ses ennemis, puisqu'il exerce sa vengeance par ses anges. La puissance de cette vengeance, nos pères en entendaient parler ; mais nous, nous l'avons à présent sous les yeux. Où sont, en effet, les hommes pleins d'orgueil qui persécutaient les martyrs ? Où sont ceux qui, en leur for intérieur, dressaient la nuque contre leur Créateur et s'enflaient de la gloire meurtrière de ce monde ? La mort des martyrs fleurit désormais dans la foi des vivants, tandis que ceux qui se glorifiaient de leur cruauté envers eux ne nous viennent plus à la mémoire, fût-ce au nombre des morts. Nous constatons ainsi dans les faits ce que nous entendons dans les paraboles.
6. Mais le roi qui voit son invitation méprisée ne laissera pas vide la salle des noces du roi son fils. Il envoie ses serviteurs vers d'autres personnes, puisque même si la parole de Dieu souffre des difficultés auprès de certains, elle finira pourtant par trouver un lieu où se reposer. D'où la suite du texte : « Alors il dit à ses serviteurs : « Le repas des noces est prêt, mais ceux que j'y avais invités n'en étaient pas dignes. Allez donc à l'issue des chemins, et tous ceux que vous trouverez, invitez-les aux noces.› » Si dans l'Écriture Sainte, les chemins désignent les actions, ne doit-on pas comprendre par l'issue des chemins les actions qui échouent ? Car ce sont souvent ceux qui ont échoué dans les actions de la terre qui viennent plus facilement à Dieu.
7. Le texte poursuit : « Ces serviteurs, sortis sur les chemins, rassemblèrent tous ceux qu'ils trouvèrent, mauvais et bons ; et la salle des noces fut remplie de convives. » La précision apportée ici quant à la qualité des convives nous fait maintenant voir clairement que les noces du roi symbolisent l'Église de la terre, où les mauvais se joignent aux bons. L'Église voit se mêler en son sein des fils bien divers, car si elle les engendre tous à la foi, les fautes de certains d'entre eux lui interdisent cependant de les conduire tous à la grâce spirituelle qui les rendrait libres, moyennant un changement de vie. Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons éviter de parcourir le chemin de la vie présente dans ce mélange inextricable ( de mauvais et de bons ). C'est à l'arrivée que nous serons séparés. Les bons ne se trouvent seuls nulle part sinon au Ciel, et les mauvais ne sont seuls nulle part sinon en enfer. Et puisque la vie présente, située entre le Ciel et l'enfer, constitue un moyen terme entre les deux, elle accueille ensemble les citoyens de l'un et l'autre camp. Cependant, si la sainte Église les reçoit maintenant sans distinction, elle les séparera ensuite, quand ils sortiront de la vie.
Si vous êtes bons, supportez donc les mauvais avec patience aussi longtemps que vous demeurez en cette vie. Car celui qui ne veut pas supporter les mauvais témoigne lui-même par là qu'il n'est pas bon. Il refuse d'être un Abel, celui qui n'accepte pas que Caïn le tourmente de sa méchanceté. Le grain de blé ne se cache-t-il pas sous la paille, quand on le foule sur l'aire de battage ? La fleur ne naît-elle pas au milieu des épines ? La rose parfumée ne croît-elle pas avec l'épine piquante ? Le premier homme eut deux fils : l'un fut élu, l'autre réprouvé ( cf. Gn 4, 1-5 ). Trois fils étaient dans l'arche de Noé : deux d'entre eux furent élus, le troisième réprouvé ( cf. Gn 9, 25-27 ). Abraham eut deux fils : l'un fut élu, l'autre réprouvé ( cf. Gn 21, 10 ). Isaac eut deux fils : l'un fut élu, l'autre réprouvé ( cf. Gn 27, 37 ). Jacob eut douze fils : parmi ceux-ci, l'un dut à son innocence d'être vendu, les autres durent à leur malice d'être les vendeurs de leur frère ( cf. Gn 37, 28 ). Douze apôtres furent choisis, mais l'un d'eux ( Judas ), qui mit les autres à l'épreuve, se trouva mêlé aux Onze, qui furent éprouvés par lui ( cf. Ac 1, 16-17 ). Sept diacres furent ordonnés par ces apôtres ( cf. Ac 6, 5 ) : six demeurèrent fidèles à leur foi, un se montra source d'erreur 38-2 Ainsi ne peut-il y avoir, dans cette Église de la terre, de méchants sans bons, ni de bons sans méchants. Rappelez-vous donc, frères très chers, les temps passés, et fortifiez-vous pour supporter les méchants. Car si nous sommes les fils des élus, il nous faut nécessairement marcher à leur exemple. Et nul ne fut bon sans avoir accepté de supporter les méchants. À ce sujet, le bienheureux Job affirme de lui-même : « J'ai été le frère des dragons, le compagnon des autruches. » ( Jb 30, 29 ). Et par Salomon, la voix de l'Époux dit à la sainte Église : « Tel un lys au milieu des épines, telle mon amie parmi les jeunes filles. » ( Ct 2, 2 ). Le Seigneur déclare aussi à Ezéchiel : « Fils de l'homme, des incrédules et des révoltés sont avec toi, et tu habites avec des scorpions. » ( Ez 2, 6 ). Et Pierre glorifie en ce sens la vie du bienheureux Lot, lorsqu'il affirme : « Et il a délivré le juste Lot affligé par la conduite injuste de ces scélérats, car à cause de ce qu'il voyait et entendait, ce juste, continuant à habiter au milieu d'eux, avait chaque jour son âme vertueuse torturée par leurs actions iniques. » ( 2 P 2, 7-8 ). Paul loue et encourage la vie des disciples dans le même sens, en disant : « Au milieu de ce peuple pervers et corrompu, dans le sein duquel vous brillez comme des flambeaux dans le monde, attachez-vous à la parole de vie. » ( Ph 2, 15-16 ). Jean l'atteste aussi à l'Église de Pergame par ces mots : « Je sais où tu habites : là où se trouve le siège de Satan ; mais tu es fermement attachée à mon nom, et tu n'as pas renié ma foi. » ( Ap 2, 13 ). Voyez, frères très chers, en parcourant l'Écriture, nous constatons presque partout que nul ne fut bon sans avoir été mis à l'épreuve par les dérèglements des méchants. On peut dire, par manière de comparaison, que le fer de notre âme ne parvient pas à la finesse d'un bon tranchant sans les coups de lime que lui infligent les dérèglements d'autrui.
8. Vous ne devez pas vous effrayer qu'il y ait dans l'Église beaucoup de méchants et peu de bons, car l'arche portée sur les eaux du déluge, qui était la figure de l'Église de la terre, était large dans sa partie inférieure et étroite dans sa partie supérieure, se rétrécissant même tout en haut jusqu'à la largeur d'une coudée ( cf. Gn 6, 15 ). On doit supposer que la partie inférieure contenait les quadrupèdes et les reptiles, la supérieure les oiseaux et les hommes. Elle se fait large en bas pour contenir les bêtes, étroite en haut pour garder les hommes, puisque la sainte Église est vaste en sa partie charnelle, étroite en sa partie spirituelle. Elle élargit davantage son sein là où il lui faut tolérer le genre de vie bestial des hommes. Tandis que là où elle renferme les hommes animés d'un mode de vie spirituel, elle touche sans doute au sommet, mais en se resserrant, car de tels hommes sont peu nombreux. « Large, en effet, est la voie qui mène à la perdition, et nombreux sont ceux qui la suivent. Étroite est celle qui conduit à la vie, et il en est peu qui la trouvent. » ( Mt 7, 13 )
L'arche se rétrécit au sommet jusqu'à la mesure d'une coudée, puisque dans la sainte Église, plus les âmes sont saintes, moins elles sont nombreuses, et que cette Église trouve son couronnement dans le seul Homme parmi les autres hommes à être né saint ( cf. Lc 1, 35 ), celui à qui nul autre ne peut être comparé. À son sujet, le psalmiste affirme : « Il est devenu comme un passereau solitaire sur un toit. » ( Ps 102, 8 ). Il faut donc d'autant mieux supporter les méchants qu'ils sont plus nombreux, car on ne trouve aussi sur l'aire de battage que quelques grains à engranger, alors qu'il y a des monceaux de paille à brûler au feu.
9. Mais puisque vous devez aux largesses du Seigneur d'être déjà entrés dans la maison des noces, c'est-à-dire dans la sainte Église, prenez bien garde, mes frères, à ce que le Roi, en entrant, ne trouve rien de blâmable dans l'habit 38-3 de votre âme. En effet, il faut considérer avec une grande crainte ce que le texte ajoute aussitôt après : « Le roi entra pour voir ceux qui étaient à table, et il aperçut là un homme qui n'était pas revêtu de la robe nuptiale. » Quel symbolisme attribuerons-nous, frères très chers, à cette robe nuptiale ? Allons-nous dire qu'elle représente le baptême, ou bien la foi ? Mais qui aurait pu entrer dans la salle des noces sans le baptême ou sans la foi ? Car celui qui n'a pas encore cru est par le fait même en dehors ( de l'Église ). Que devons-nous donc entendre par la robe nuptiale, sinon la charité ? Il entre en effet pour les noces, mais il entre sans la robe nuptiale, celui qui est dans la sainte Église et qui a la foi, mais auquel manque la charité.
C'est avec raison qu'on appelle la charité une robe nuptiale, puisque notre Créateur la portait quand il vint aux noces pour s'y unir à l'Église. N'est-ce pas en vertu de son seul amour que Dieu envoya son Fils unique pour s'unir les âmes des élus ? D'où la parole de Jean : « Dieu a tant aimé le monde qu'il a donné pour nous son Fils unique. » ( Jn 3, 16 ). Celui qui vint aux hommes par amour a fait ainsi connaître que son amour est la robe nuptiale.
Tous ceux d'entre vous qui appartiennent à l'Église et croient en Dieu sont donc déjà entrés dans la salle des noces, mais s'ils n'ont pas gardé la grâce de la charité, ils n'y sont pas venus avec la robe nuptiale. Assurément, mes frères, si quelqu'un se trouvait invité à des noces humaines, il changerait de vêtements et manifesterait par la beauté même de ses habits qu'il va se réjouir avec l'époux et l'épouse ; il rougirait de se montrer avec des vêtements négligés parmi les gens en liesse qui célèbrent cette fête. Et nous qui allons aux noces de Dieu, nous ne nous soucions pas de changer le vêtement de notre âme ! Les anges se réjouissent de concert quand les élus montent au Ciel. Dans quel état d'esprit abordons-nous donc ces fêtes spirituelles, nous qui ne portons pas cette robe nuptiale qu'est la charité, alors qu'elle seule nous fait paraître beaux ?
10. Il nous faut savoir que comme on tisse les vêtements en deux sens, à savoir la chaîne et la trame, de même la charité est fondée sur deux préceptes, l'amour de Dieu et l'amour du prochain. Il est écrit en effet : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces, et ton prochain comme toi-même. » ( Mc 12, 30-31 ). Nous devons ici remarquer que le Seigneur met une mesure à l'amour du prochain lorsqu'il nous indique : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même », mais qu'il ne fixe pas de bornes à l'amour de Dieu, puisqu'il nous dit : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme et de toutes tes forces. » Car ce précepte ne règle pas la mesure de notre amour, mais de quel fond il doit sortir, quand il nous dit « de tout ». Aimer vraiment Dieu, c'est en effet ne rien garder pour soi de ce qui est à soi.
Quiconque prend soin d'avoir la robe nuptiale pour les noces est donc tenu d'observer ces deux préceptes de la charité. C'est pour cela que, selon le prophète Ezéchiel, le vestibule de la porte de la cité établie sur la montagne mesure deux coudées ( cf. Ez 40, 9 ) ; car l'accès de la cité céleste ne nous est ouvert que si nous gardons bien l'amour de Dieu et du prochain dans cette Église de la terre, dite vestibule du Ciel du fait qu'elle lui est encore extérieure. C'est pour la même raison qu'il est prescrit de teindre deux fois à l'écarlate les tentures du Tabernacle ( cf. Ex 26, 1 ). C'est vous, mes frères, oui, c'est vous qui êtes les tentures du Tabernacle, puisque par la foi, vous voilez les secrets du Ciel dans vos cœurs. Mais on doit employer pour les tentures du Tabernacle un tissu teint deux fois à l'écarlate. Or l'écarlate a l'aspect du feu. Et qu'est-ce que la charité, sinon un feu ? Mais cette charité doit être teinte deux fois, une fois par l'amour de Dieu, une autre par l'amour du prochain. Car celui qui aime Dieu, mais qui néglige son prochain pour s'adonner à la contemplation, est sans doute teint à l'écarlate, mais ne l'est pas deux fois. À l'inverse, celui qui aime son prochain, mais délaisse, par amour pour lui, la contemplation de Dieu, est bien teint à l'écarlate, mais ne l'est pas deux fois. Pour que votre charité puisse être teinte deux fois à l'écarlate, il lui faut s'enflammer, et de l'amour de Dieu, et de l'amour du prochain ; elle ne doit ni délaisser la contemplation de Dieu par compassion pour le prochain, ni négliger la compassion pour le prochain par trop d'attache à la contemplation de Dieu. Ainsi, tout homme vivant parmi les hommes doit aspirer à celui qu'il désire sans se désintéresser pourtant de celui avec qui il court ; et il doit assister son prochain sans laisser aucunement ralentir la course par laquelle il se hâte vers Dieu.
11. Il faut encore savoir que l'amour du prochain comporte lui-même deux préceptes, puisqu'un sage nous dit : « Ce que tu serais fâché qu'on te fasse, veille bien à ne pas le faire à un autre » ( Tb 4, 15 ), et que la Vérité en personne nous prêche en ces termes : « Ce que vous voulez que les hommes vous fassent, faites-le aussi pour eux. » ( Mt 7, 12 ). En effet, nous respectons pleinement nos devoirs de charité si tout en accordant aux autres ce que nous voulons à bon droit qu'on nous procure, nous évitons de leur faire ce que nous ne voulons pas qu'on nous fasse.
Mais qu'on ne s'imagine pas trop vite avoir la charité parce qu'on aime quelqu'un, si l'on n'a pas d'abord examiné la valeur même de l'amour qu'on lui porte. Car aimer une personne sans l'aimer à cause de Dieu, ce n'est pas avoir la charité, mais seulement s'imaginer qu'on l'a. La vraie charité consiste à aimer ses amis en Dieu, et ses ennemis à cause de Dieu. En effet, savoir aimer qui ne vous aime pas, c'est bien aimer à cause de Dieu ceux qu'on aime : la charité ne se prouve d'ordinaire que face à l'hostilité et à la haine. D'où la parole du Seigneur lui-même : « Aimez vos ennemis ; faites du bien à ceux qui vous haïssent. » ( Lc 6, 27 ). Celui-là est donc certain d'aimer, qui aime à cause de Dieu celui dont il sait ne pas être aimé.
Que tout cela est grand, que tout cela est élevé et difficile à pratiquer pour beaucoup ! Mais c'est pourtant cela, la robe nuptiale. Il est fort à craindre, pour celui qui s'est attablé aux noces sans l'avoir revêtue, qu'un jour, le Roi venant à entrer, il ne soit jeté dehors. Car voici ce qui est dit : « Le roi entra dans la salle des noces pour voir ceux qui étaient à table, et il aperçut là un homme qui n'était pas revêtu de la robe nuptiale. » C'est nous, frères très chers, qui sommes assis aux noces du Verbe, nous qui avons la foi et nous trouvons dans l'Église, nous qui nous nourrissons de l'Écriture Sainte et nous réjouissons d'être l'Église unie à Dieu. Considérez, je vous en conjure, si vous êtes venus à ces noces revêtus de la robe nuptiale ; faites un examen attentif et soigneux de vos pensées. Scrutez vos cœurs sur chacun des points suivants : si vous n'avez de haine contre personne, si le feu de l'envie ne vous enflamme pas contre le bonheur d'un autre, si une méchanceté secrète ne vous pousse pas à essayer de nuire à quelqu'un.
12. Voici que le Roi entre pour les noces et qu'il considère l'habit de notre cœur. À celui qu'il ne voit pas revêtu de charité, il demande aussitôt avec irritation : « Mon ami, comment es-tu entré ici sans avoir la robe nuptiale ? » Il est tout à fait étonnant, frères très chers, que tout en appelant cet homme son ami, il le condamne. C'est comme s'il lui disait plus clairement : « Tu es mon ami, et tu n'es pas mon ami : tu es mon ami par la foi, mais tu n'es pas mon ami par les œuvres. »
« Et cet homme resta muet », car — on ne peut le dire sans gémissement — devant la rigueur du châtiment final, toute excuse tombe d'elle-même, puisque celui qui, au-dehors, éclate en reproches contre l'âme est le même qui, au-dedans, l'accuse par le témoignage de sa conscience.
Il faut savoir ici que celui qui a revêtu ce vêtement de vertu, bien qu'encore imparfaitement, ne doit pas désespérer du pardon à l'arrivée du Roi plein de bonté, car lui-même nous en a donné l'espérance par cette parole du psalmiste : « Tes yeux m'ont vu encore imparfait, mais sur ton livre, tous seront inscrits. » ( Ps 139, 16 )
Puisque nous avons dit ces quelques mots pour la consolation de ceux qui ont ( la robe ), mais qui sont faibles, parlons maintenant de ceux qui ne l'ont pas du tout.
13. Le texte poursuit : « Alors le roi dit à ses serviteurs : ‹Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures. Là seront les pleurs et les grincements de dents.› » On lie alors les pieds et les mains, par une sentence rigoureuse, à ceux qui n'ont pas voulu être liés jusque-là en s'abstenant de leurs œuvres mauvaises, par l'amendement de leur vie. On peut dire aussi que la peine lie alors ceux que le péché liait jusque-là en les tenant à l'écart des bonnes œuvres. Car les pieds qui négligent de visiter les malades, les mains qui ne donnent rien aux indigents, se sont liés par leur volonté, en s'écartant des bonnes œuvres. Ainsi, ceux qui se lient ici-bas de leur plein gré dans le vice seront alors liés contre leur gré dans le supplice.
C'est bien à propos que le roi ordonne de rejeter dans les ténèbres extérieures l'homme dépourvu de la robe nuptiale. En effet, les ténèbres intérieures signifient l'aveuglement du cœur, et les ténèbres extérieures, la nuit éternelle de la damnation. Le damné n'est donc pas jeté dans les ténèbres intérieures, mais dans les ténèbres extérieures, parce qu'on jette là-bas contre son gré dans la nuit de la damnation celui qui est tombé ici-bas de son plein gré dans l'aveuglement du cœur. Là, nous dit-on, sont les pleurs et les grincements de dents : là grincent les dents qui mettaient ici-bas leur jouissance à manger ; là pleurent les yeux qui s'adonnaient ici-bas aux désirs défendus. Ainsi, chacun des membres du corps se voit soumis à un supplice, puisque chacun d'eux s'était soumis ici-bas à un vice.
14. Dès que l'homme qui représente l'ensemble des méchants a été expulsé, le texte s'achève sur une sentence générale : « Car beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. » Ce que nous entendons là, frères très chers, est tout à fait effrayant. Par la foi, nous avons déjà tous été appelés à venir aux noces du Roi céleste, nous croyons au mystère de son Incarnation et nous le professons, nous prenons part au banquet du Verbe divin ; mais voici qu'au jour futur du jugement, le Roi de justice entrera. Nous savons que nous sommes appelés, mais nous ignorons si nous sommes élus. Chacun de nous doit donc s'humilier d'autant plus profondément qu'il ne sait s'il est élu. En effet, il en est qui ne commencent pas même à faire le bien ; d'autres, qui ont bien commencé, ne persévèrent pas. L'un mène une existence désordonnée pendant presque toute sa vie, mais en revient peu avant la fin de sa vie par les larmes d'une sévère pénitence ; un autre mène une vie d'élu, et en vient pourtant à s'égarer dans le mal peu avant la fin de sa vie. L'un commence bien sa vie, et la finit mieux encore ; un autre se jette à corps perdu dans le mal dès sa prime jeunesse, et meurt après n'avoir cessé de devenir toujours plus mauvais dans les mêmes dérèglements. Chacun doit donc craindre pour lui-même avec d'autant plus d'inquiétude qu'il ignore le temps qui lui reste ; car c'est une chose qu'il faut répéter souvent, sans jamais l'oublier : « Beaucoup sont appelés, mais peu sont élus. »
15. Mais puisque pour convertir les esprits des auditeurs, les exemples des autres chrétiens sont souvent plus efficaces que les paroles de ceux qui les enseignent, je veux vous relater ce qui est arrivé à quelqu'un qui nous est proche. Vos cœurs l'entendront avec d'autant plus de crainte qu'il s'agit d'une personne plus proche de nous. Car nous ne racontons pas ici des faits très anciens, mais nous vous en rapportons dont les témoins sont encore vivants pour nous attester qu'ils y ont assisté.
Mon père avait trois sœurs, toutes trois vierges consacrées. L'une s'appelait Tarsilla, l'autre Gordiana, la troisième Æmiliana. Toutes trois, entrées en religion avec la même ardeur et consacrées en même temps, s'étaient donné une règle très stricte et menaient la vie commune dans leur propre maison. Comme elles se trouvaient depuis longtemps dans ce genre de vie, Tarsilla et Æmiliana se mirent à grandir de jour en jour dans l'amour de leur Créateur : seul leur corps demeurait ici-bas, tandis que leur âme passait chaque jour un peu plus vers les biens éternels. L'âme de Gordiana, au contraire, commença à laisser refroidir en elle de jour en jour l'amour de la vie intérieure, pour retourner peu à peu à l'amour de ce monde. Tarsilla disait souvent à sa sœur Æmiliana, en pleurant beaucoup : « Je vois que notre sœur Gordiana ne vit pas en harmonie avec nous ; je dois bien reconnaître qu'elle se laisse aller aux choses du dehors, et que son cœur ne garde pas ce qu'il s'était proposé. » Les deux sœurs prenaient soin de corriger Gordiana chaque jour par de tendres remontrances, pour la faire revenir de sa légèreté de mœurs à la gravité qui convenait à son habit. Celle-ci reprenait sans doute sur le coup un visage grave quand on la réprimandait, mais sitôt l'heure de la réprimande passée, la vertu de gravité qu'on voulait lui imposer passait elle aussi, et Gordiana revenait à la même légèreté de parole. Elle se plaisait dans la société des jeunes filles du monde, et la compagnie de celles qui n'étaient pas mondaines lui pesait beaucoup.
Mieux que ses sœurs, ma tante Tarsilla s'était élevée à l'honneur de la plus haute sainteté par sa prière continuelle, son application à se mortifier, son abstinence peu commune et la gravité de sa vie vénérable. Or, une nuit, comme elle l'a raconté elle-même, mon ancêtre Félix, qui a été évêque de cette Église de Rome, lui apparut dans une vision et lui montra le séjour de la clarté éternelle, en lui disant : « Viens, car je vais te recevoir dans ce séjour de lumière. »
Bientôt, saisie par la fièvre, elle arriva à son dernier jour. Et comme, lorsqu'une femme ou un homme noble se meurt, beaucoup de personnes se rassemblent afin de consoler leurs proches, à l'heure de la mort de ma tante, hommes et femmes affluèrent nombreux autour de son lit ; ma mère y était aussi. Tarsilla leva soudain les yeux, et voyant Jésus qui venait, elle se mit à crier à ceux qui l'entouraient, sur un ton de vif reproche : « Partez ! partez ! Jésus arrive. » Et pendant que son regard était tendu vers celui qu'elle voyait, sa sainte âme quitta son corps. Aussitôt se répandit un parfum si merveilleux qu'il apparut à chacun par cette odeur délicieuse que l'Auteur de toutes délices était venu là. Quand le corps de Tarsilla fut dévêtu pour être lavé, comme il est d'usage pour les morts, on trouva que la peau était durcie aux coudes et aux genoux, comme celle d'un chameau, par suite de ses longues prières. Ce que son âme avait fait tout au long de sa vie, sa chair en témoignait après sa mort.
Tous ces événements se déroulèrent avant la Nativité du Seigneur. La fête en étant passée, Tarsilla apparut bientôt en vision à sa sœur Æmiliana au cours de la nuit, et elle lui dit : « Viens ! J'ai déjà dû fêter Noël sans toi, maintenant je voudrais fêter l'Epiphanie avec toi. » Æmiliana, qui se souciait du salut de sa sœur Gordiana, lui répondit aussitôt : « Si je viens seule, à qui vais-je confier notre sœur Gordiana ? » Mais à son objection, Tarsilla répéta avec tristesse : « Viens, car notre sœur Gordiana est destinée à prendre place parmi les femmes du monde. » La maladie suivit de peu cette vision et fit de tels progrès qu'Æmiliana mourut avant l'Epiphanie du Seigneur, comme il lui avait été dit. Quant à Gordiana, dès qu'elle se retrouva seule, ses vices s'accrurent, et le mal qui était jusque-là caché au fond de ses mauvais désirs parut désormais dans le désordre de ses actions. Au mépris de la crainte du Seigneur, au mépris de toute pudeur et de tout respect de soi, au mépris enfin de sa consécration, elle épousa par la suite le fermier de ses terres.
Voyez ces trois sœurs : elles s'étaient consacrées à Dieu dans un même mouvement de ferveur, mais elles ne sont pas demeurées animées d'un seul et même zèle. C'est que, selon la parole du Seigneur, « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ». Je vous ai raconté ces choses pour que ceux qui accomplissent à présent de bonnes œuvres ne s'en attribuent pas le mérite, et ne mettent pas leur confiance dans leurs actions. Car s'ils savent aujourd'hui ce qu'ils sont, ils ignorent encore ce qu'ils seront demain. Nul ne doit donc se réjouir dès à présent de ses bonnes œuvres comme s'il en était sûr : tant qu'il demeure parmi les aléas de cette vie, il ne sait comment il finira.
Mais vous ayant rapporté cette histoire, qui vous a donné à craindre la sévérité de Dieu, je vais vous en raconter une autre, qui me concerne de près, et dans laquelle l'exemple de sa miséricorde consolera vos cœurs effrayés. Je me souviens de l'avoir déjà dite dans un autre sermon 38-4, mais vous, vous n'étiez pas là.
16. Il y a moins de deux ans de cela, un frère vint mener la vie religieuse dans mon monastère situé près de l'église des bienheureux martyrs Jean et Paul. On le reçut enfin, après le long délai imposé par la Règle. Son frère le suivit dans ce monastère, non par goût de la vie religieuse, mais entraîné par son affection fraternelle. Celui qui était venu pour mener la vie religieuse se rendait très agréable aux moines ; son frère, au contraire, était bien éloigné de sa vie et de ses mœurs. Il vivait toutefois au monastère, mais plutôt par nécessité que par un choix volontaire. Et bien qu'il se montrât corrompu dans tous ses actes, tous le supportaient avec patience par amour de son frère. Il était léger dans ses paroles, dépravé dans ses actes, recherché dans ses vêtements, grossier dans ses mœurs, et ne supportait pas qu'on lui parle de vivre sous l'habit monastique. Sa vie était devenue pénible à voir pour tous les frères, mais cependant, tous, comme je l'ai dit, le supportaient par égard pour son frère. Il repoussait rudement celui qui lui parlait de réformer sa mauvaise conduite. Non seulement il ne pouvait pas faire le bien, mais il ne pouvait pas même en entendre parler. Il protestait, avec force jurons, accès de colère et ricanements, qu'il n'accepterait jamais de prendre l'habit de la vie monastique.
Or, au cours de l'épidémie de peste qui dévora récemment une grande partie de la population de cette ville ( de Rome ), une tumeur à l'aine l'entraîna rapidement vers la mort. Quand il fut sur le point de mourir, les frères se réunirent pour protéger sa fin par leurs prières. Son corps se trouvait déjà mort en ses extrémités, et il ne gardait plus qu'un peu de chaleur vitale dans la poitrine. Tous les frères se mirent à prier pour lui d'autant plus instamment qu'ils le voyaient déjà s'en aller rapidement. Il se mit soudain à crier aussi fort qu'il le pouvait, interrompant par de grandes clameurs les prières des frères qui l'entouraient : « Retirez-vous ! Retirez-vous ! Voici que j'ai été donné en pâture au dragon. Votre présence seule l'empêche de me dévorer ; ma tête est déjà dans sa gueule. Eloignez- vous, pour qu'il ne me torture pas davantage, mais qu'il fasse ce qu'il doit faire. Si j'ai été donné à lui en pâture, pourquoi me faut-il attendre à cause de vous ? » Alors les frères se mirent à lui dire : « Qu'est-ce que tu racontes là, frère ? Fais sur toi le signe de la sainte croix. » Il répondit comme il le pouvait : « Je veux me signer, mais je ne le peux pas, car le dragon m'écrase. » En entendant cela, les frères se prosternèrent à terre, et tout en larmes, ils se mirent à prier avec encore plus de ferveur pour sa délivrance. Et d'un coup le malade se mit à aller mieux et à exprimer sa joie aussi fort qu'il le pouvait, en disant : « Dieu soit loué ! Le dragon qui m'avait reçu en pâture est en fuite. Vos prières l'ont chassé, et il n'a pu rester. Intercédez maintenant pour mes péchés, car je suis prêt à me convertir et à abandonner complètement la vie du monde. » Ainsi, cet homme qui avait, comme je l'ai déjà dit, les extrémités du corps presque mortes, fut rendu à la vie, et il se convertit à Dieu de tout son cœur. Se trouvant instruit par de longues et continuelles souffrances dans cette vie nouvelle, et sa maladie s'aggravant, il mourut peu de jours après. Mais au moment de mourir, il ne revit plus le diable, parce qu'il l'avait vaincu par la transformation de son cœur.
Voyez, mes frères, comment cette Gordiana dont je vous ai parlé tout à l'heure a déchu depuis les hauteurs du saint habit de moniale jusqu'au supplice ; voyez aussi comment le frère dont je viens de vous raconter la vie est remonté des portes de la mort jusqu'à la vie éternelle. Personne ne peut donc savoir ce qu'il en est de lui dans les secrets jugements de Dieu, car « beaucoup sont appelés, mais peu sont élus ». Ainsi, puisque personne ne peut avoir la certitude d'être élu, tous doivent trembler et craindre pour l'imperfection de leurs actions, et mettre leur joie dans la seule miséricorde divine, sans jamais présumer de leurs propres forces. Il couronnera notre confiance, celui qui a daigné assumer notre nature humaine, Jésus-Christ, qui, étant Dieu, vit et règne avec le Père dans l'unité du Saint-Esprit, dans tous les siècles des siècles. Amen.
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38-1 Nous avons traduit partout altilia par « grasses volailles », mais étymologiquement, ce mot signifie « bêtes bien nourries ».
38-2 Cf. Ap 2, 6 : les Nicolaïtes sont les sectateurs du diacre Nicolas.
38-3 Le mot latin habitus peut signifier la façon dont on est vêtu, la manière d'être ou l'état de vie ( monastique ou séculier ). Nous le traduisons toujours par « habit », mais il faut garder à l'esprit cette richesse de sens. Pour saint Grégoire, l'habit fait le moine : il désigne l'état de vie qu'il signifie. Revêtir l'habit, c'est entrer dans la vie monastique ( cf. Dialogues II, prol. ).
38-4 Il s'agit de l'Homélie 19 ( 7 ). La première version de ce récit diffère beaucoup de celle qu'on lit ici. L'essentiel de cette histoire a ensuite été repris par saint Grégoire dans ses Dialogues ( IV, 40, 2-5 ), où il nous apprend que le jeune converti dont il va être question s'appelle Théodore.
⁂
Prière.
Ô Dieu ! qui avez suscité saint Bruno
pour être la lumière de l'Église par sa doctrine
et le modèle des solitaires par sa retraite
faites que j'imite cette profonde humilité
qui le porta à fuir dans le désert
pour éviter les honneurs qu'on lui offrait
que j'aie cet attrait
pour la pénitence dont il fut animé
cette union parfaite
qu'il contracta avec vous dans la prière
cet éloignement pour le commerce du monde
qui l'en détacha réellement
Ô saint Restaurateur de la vie solitaire
priez pour nous
afin qu'en suivant vos exemples
et en marchant sur vos traces dans la voie étroite
nous puissions avoir part à la récompense
dont Dieu a couronné vos travaux
Ainsi soit-il
✝
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