Le père Matteo, notre curé.

Horaires du 15 au 21 mars.
Horaires du 8 au 14 mars.
Les maîtrises qui accompagneront nos prières et nous enchanteront.
L'église Saint-Bruno-lès-Chartreux.

Le maître autel de l'église.

Le baldaquin.

Saint Bruno.

Le baptistère.

L'autel de la Vierge.

Saint Matthieu.

Saint Marc.

Saint Luc.

Saint Jean.

Sanctus Spiritus

Gloria in excelsis

Vers la Jérusalem céleste.

La Grande Vie de Jésus-Christ, Ludolphe le Chartreux, trad. Dom Broquin, tom. IV, Paris, 1883.
172-173
Au sortir du temple, Jésus aperçut un aveugle de naissance, qui, assis le long du chemin, demandait l'aumône aux passants ( Jean 9, 1 ). Arrivé près de lui, le Sauveur s'arrêta pour le considérer, comme s'il eût voulu, dit saint Chrysostôme ( Homélie 55 in Jean ), opérer quelque œuvre de miséricorde en faveur de ce malheureux, et aussi pour attirer l'attention de ses disciples. Ceux-ci, en effet, cherchant la cause de la cécité de cet homme, demandèrent à Jésus : Maître, pourquoi cet homme est-il né aveugle ? Est-ce en punition de ses propres péchés ou de ceux de ses parents ( Ibidem 2 ) ? Car ils regardaient son infirmité comme une peine qui supposait une faute préalable.
Sans nier précisément que l'aveugle ou que ses parents eussent péché, le Seigneur répondit : La cécité de ce malheureux n'est l'effet ni de ses fautes personnelles ni de celles des auteurs de ses jours ( Ibidem 3 ). Elle ne pouvait être un châtiment pour ses propres péchés, puisqu'il n'avait pu se rendre coupable avant de naître. Selon ce sens de la réponse, la première partie de la question paraît bien simple et puérile; mais on ne doit pas être étonné de voir que les Apôtres fussent ignorants et grossiers avant d'avoir reçu le Saint-Esprit. Néanmoins, on peut entendre d'une autre manière la question qu'ils avaient posée, comme s'ils avaient dit : L'aveuglement de cet infortuné provient-il du péché originel dans lequel il a été conçu, ou des péchés actuels que son père et sa mère ont commis ? Nous naissons tous, en effet, enfants de colère, selon la parole de saint Paul ( Éphésiens 2, 3 ), et par conséquent dignes de punition. Si quelqu'un objectait qu'alors tous devraient être châtiés comme souillés de la même tache, on pourrait lui répondre que les nombreuses exceptions à cette loi de justice sont un pur effet de la miséricorde divine qui épargne les uns en frappant les autres. C'est pourquoi le Prophète des Lamentations s'est écrié : Si nous ne sommes pas entièrement perdus, nous le devons à la grande miséricorde du Seigneur en qui nous avons trouvé un fonds de bonté inépuisable ( Jérémie 3, 22 ). Aussi, d'après le témoignage de l'Apôtre : Tous ont péché et par conséquent ont besoin de la grâce de Dieu ( Romains 3, 23 ). En ce dernier sens, l'interrogation était sérieuse quant à la première partie.
173-174
Quoique ses proches fussent pécheurs, ce n'est pas cependant à raison de leurs péchés que ce pauvre était privé de la vue depuis sa naissance. Remarquons ici que les hommes sont frappés de deux sortes de peines : les unes spirituelles atteignent l'âme; sous ce rapport, l'enfant ne porte point l'iniquité du père, parce qu'il tient l'âme, non point de son père selon la chair, mais de Dieu son Créateur. Les peines physiques affligent le corps; ainsi, un fils peut être puni temporellement pour son père dont il tient la vie charnelle, et de cette façon le père même est tourmenté en voyant les supplices infligés à son enfant. Néanmoins, cet homme n'était point né aveugle en punition de quelque péché, mais afin qu'en lui éclatassent les œuvres de Dieu, déclare le Sauveur, c'est-à-dire afin que par sa guérison merveilleuse le Fils du Très-Haut fut manifesté au monde, et que les hommes fussent attirés à la foi. Ce qui fait dire à saint Chrysostôme ( Homélie 55 in Jean ) : « En sortant du temple pour se soustraire à la fureur de ses ennemis, le Seigneur guérit un aveugle, pour dissiper l'aveuglement de leurs esprits et amollir la dureté de leurs cœurs par l'éclat et la vertu de ce miracle. » Il faut observer en effet que, dans cette circonstance, Jésus-Christ chercha lui-même l'occasion de manifester sa puissance divine; car il jeta les yeux sur ce pauvre affligé qui ne venait point à lui.
172-173
Puis il cracha à terre ( Jean 9, 6 ), pour montrer que, comme la salive découle de la tête, la vertu curative qu'il allait exercer par ce moyen appartenait de quelque manière à son humanité, en tant qn'organe ou instrument de sa divinité. Avec sa salive il détrempa la terre dont il fit de la boue, montrant par là que lui-même avait formé le premier homme du limon. De cette boue il frotta les yeux de l'aveugle; c'est ainsi que l'homme aveuglé par la délectation du péché doit y remédier en considérant la laideur même du péché. Il lui dit ensuite; Allez vous laver dans la piscine de Siloé ( Ibidem 7 ); c'était afin que l'aveugle, traversant la ville les yeux couverts de boue, fut aperçu d'un plus grand nombre, pour que le miracle fut mieux constaté, et que la guérison devint plus éclatante. L'Évangéliste, ajoutant que Siloé signifie envoyé, donne l'interprétation de ce nom hébreu pour désigner par là le mystère du Christ, envoyé pour le salut du monde. L'aveugle partit aussitôt, se lava, et revint ayant recouvré la vue, non par l'effet de la boue elle-même ou de l'eau de la piscine, mais par la vertu divine qui lui avait ouvert les yeux, — La fontaine de Siloé est située au pied du mont Sion, en descendant du côté de la vallée de Josaphat. Cette source ne coule pas continuellement; mais, à des intervalles qui ne sont pas fixes, elle jaillit avec grand bruit des cavités souterraines; et trois ou quatre fois par semaine elle répand des eaux douces qui, en se réunissant, forment un étang voisin que l'Écriture nomme tantôt bain, et tantôt piscine. Près de là se trouve la fontaine de la Vierge Marie, où la Mère du Sauveur venait puiser de l'eau pour son divin Fils et pour elle-même, et allait laver ses linges et ses vêtements.
175-176
Comme le miracle précédent s'était accompli un jour de sabbat, les Pharisiens qui en furent instruits blâmèrent la conduite de Jésus ( Ibidem 16 ); mais en cela ils se trompaient grossièrement, car les œuvres qui contribuent à la gloire, de Dieu sont licites en tout temps. Selon l'explication de saint Augustin ( Traité 44 in Jean ), « Jésus-Christ, qui était sans péché, observait le sabbat plus strictement que ses accusateurs; car observer spirituellement le sabbat, c'est ne point commettre de péché. Tel est le sens principal de cette loi divine : Vous ne ferez en ce jour aucune œuvre servile ( Lévitique 22, 7 ), Voulez-vous savoir ce que c'est qu'une œuvre servile, apprenez-le du Seigneur lui-même qui a dit : Quiconque commet le péché est esclave du péché ( Jean 8, 34 ). Mais les Pharisiens gardaient matériellement le sabbat, tandis qu'ils se souciaient peu d'en violer l'esprit. » Ils étaient tellement attachés à leurs traditions particulières, qu'ils ne permettaient de les enfreindre d'aucune manière, néanmoins ils négligeaient de remplir les préceptes divins bien autrement nécessaires; de sorte que, selon le langage de Jésus-Christ, ils craignaient d'avaler un moucheron et ils avalaient un chameau ( Matthieu 23, 24 ). Hélas ! combien de Chrétiens, aujourd'hui, qui suivent scrupuleusement les usages du monde et transgressent les lois de l'Église, ou qui se contentent de pratiquer les cérémonies extérieures de la religion et osent enfreindre les plus graves commandements de Dieu ! Après avoir imité les Pharisiens qu'ils appréhendent de partager leur condamnation !
176-177
Cependant le miracle qui venait de s'opérer avait excité la dissension parmi le peuple, mais l'aveugle guéri prit avec force et courage la défense de Jésus contre les chefs mêmes des Juifs. Apprenons par son généreux exemple à prouver constamment notre vive reconnaissance pour les grâces que nous avons reçues de Dieu. Confesseur intrépide de la vérité, il proclama hautement le bienfait, pour ne pas se rendre coupable d'ingratitude, et publia de tous côtés le miracle de sa guérison, à la gloire du Seigneur, en disant que Jésus ne pourrait faire de tels prodiges, s'il ne venait lui-même de Dieu. « Voyez, dit saint Chrysostôme ( Homélie 56 in Jean ), voyez ce nouvel athlète et prédicateur de la vérité; il lui rend témoignage par ses paroles et ses œuvres, sans redouter ni les sarcasmes ni les mauvais traitements de la foule; il ne rougit pas d'avouer la cécité dont il était précédemment affligé, et ne craint pas de se montrer à ses ennemis furieux, pourvu qu'il manifeste la puissance de son bienfaiteur. Ceci est écrit dans l'Évangile pour nous servir d'exemple. Telle est, ajoute le même saint Docteur, telle est la nature de la vérité que son empire et son éclat augmentent au milieu des embûches et des nuages dont on croit l'environner. Le mensonge, au contraire, se nuit à lui-même, et les moyens par lesquels il semble blesser la vérité ne servent qu'à la confirmer, comme on le voit par le trait ici rapporté. »
177-178
Après de longs débats, les Juifs irrités maudirent l'aveugle-né en lui disant ( Jean 9, 28 ) : Sois son disciple, si tu veux. Ces paroles qu'ils regardaient comme des malédictions étaient réellement des bénédictions. Aussi qu'elles retombent sur nous et sur nos enfants, dit saint Augustin ( Traité 44, in Jean ). Pour nous, ajoutèrent-ils, nous sommes disciples de Moïse. Ce législateur promettait l'abondance des biens temporels aux observateurs de la Loi; aussi avait-il plus de partisans que Jésus-Christ, qui prêchait le renoncement à ces biens et la mortification des sens. Puis ils le chassèrent comme un membre indigne de la synagogue ou de leur société; ce qui était chez eux le comble de l'opprobre, de même que parmi nous l'excommunication est le plus redoutable châtiment que l'Église puisse infliger à ses enfants rebelles. Pour avoir confessé hautement la vérité, et s'être attaché fidèlement au Sauveur, cet aveugle fut rejeté et méprisé de ses compatriotes; mais que lui importait le blâme des hommes, puisqu'il possédait l'approbation de Dieu ? Combien de Chrétiens, au contraire, s'inquiètent peu du jugement de Dieu, pourvu qu'ils jouissent de l'estime du monde ! Indignement repoussé par les Juifs, il revint vers Jésus qui, après l'avoir instruit de sa doctrine, l'éclaira des lumières de la foi. Alors ce qu'il admettait de cœur, il le confessa de bouche, en s'écriant ( Jean 9, 38 ) : Je crois, Seigneur, et il le témoigna de fait, lorsque se prosternant aux pieds du Sauveur, il l'adora comme Fils de Dieu. Il rendit ainsi un véritable culte de latrie à Celui en qui il reconnaissait la divinité unie à l'humanité. Jésus accueillit donc avec bienveillance ce mendiant que les Juifs repoussaient avec dédain; car plus quelqu'un est méprisé de l'homme à cause de Dieu, plus il est chéri du Seigneur. « Les Juifs l'avaient expulsé du temple, dit saint Chrysostôme ( Homélie 38 in Jean ); mais le Maître du temple le reçut au nombre de ses disciples, et récompensa les efforts de ce vaillant athlète. »
178-179
Voulant louer cet homme de sa foi et de son dévouement, Jésus dit ensuite : Par mon Incarnation, je suis venu en ce monde, séjour commun des bons et des méchants, pour exercer un jugement, non de damnation, mais de discernement, de sorte que ceux qui sont aveugles voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles ( Ibidem 39 ). En d'autres termes : Je suis venu, afin que les petits et les humbles qui avouent avec simplicité leur ignorance, et cherchent un remède à leurs ténèbres, soient éclairés par les lumières de la foi et de la vérité; et aussi de façon que les savants et les sages qui tirent vanité de leurs connaissances et ne cherchent point de remèdes à leurs maux, soient aveuglés de plus en plus et endurcis davantage dans leur incrédulité. C'est ce que nous voyons par l'exemple de cet infirme et des Apôtres qui, à cause de leur humilité, méritèrent d'être illuminés par la grâce de Jésus-Christ, tandis que les princes des prêtres et les docteurs de la Loi furent aveuglés en punition de leur orgueil. Les paroles précédentes peuvent également s'entendre des Gentils qui passaient pour très ignorants et des Juifs qui se regardaient comme très éclairés avant la venue du Messie; mais, depuis que ce divin Soleil de justice a paru, les premiers ont été illuminés de ses rayons en recevant la foi; les seconds, au contraire, en la rejetant, ont été offusqués de ses splendeurs. — Il ne s'agit donc point ici d'un jugement manifeste de punition et de récompense, tel qu'il se fera au second avènement de Jésus-Christ; mais en ce premier avènement, il s'agit d'un jugement secret de discernement entre ceux qui ont cru et ceux qui n'ont pas cru à la mission du Sauveur. C'est comme si le Seigneur disait à l'aveugle : De ce que je vous ai rendu la vue préférablement à d'autres, comprenez que je suis venu séparer les humbles des orgueilleux, en éclairant les premiers et en laissant les seconds dans l'aveuglement. — Il faut remarquer qu'ici, comme dans beaucoup d'autres passages des Livres saints, la particule conjonctive Ut, n'indique pas précisément la cause ou la fin, mais la suite ou l'occasion d'un fait. Ainsi, il est évident que l'aveuglement de certains hommes n'a pas été une fin, mais simplement une suite de l'Incarnation, comme aussi l'Incarnation a été plutôt l'occasion que la cause proprement dite de cet aveuglement.
179-180
Les Pharisiens, entendant ce que Jésus-Christ disait à l'aveugle guéri, lui répliquèrent : Sommes-nous donc aussi aveugles, nous qui sommes adonnés à la pratique de la religion et versés dans la connaissance de la Loi; nous qui avons l'intelligence des choses spirituelles ( Jean 9, 40 ) ? Mais il les confondit par leurs propres paroles : Si vous étiez aveugles, vous ne seriez pas coupables; mais vous l'êtes, parce que vous dites : Nous voyons. En d'autres termes : si vous ignoriez les Écritures et les prophéties qui concernent mon avènement, vous ne pécheriez pas autant que vous le faites, mais parce que vous prétendez les connaître, vous péchez davantage et vous serez punis plus sévèrement. Par conséquent, celui qui connaît, mais n'observe pas la parole divine des Livres saints, commet une faute plus grande et encourt une peine plus grave que celui qui l'ignore. Aussi Jésus-Christ a dit ailleurs : Le serviteur qui, sachant la volonté de son maître, ne l'accomplit pas, sera durement châtié ( Luc 12, 47 ). La précédente déclaration du Sauveur peut s'appliquer spécialement à la vision corporelle de ses œuvres merveilleuses; car si les Juifs n'eussent pas été témoins oculaires de ses miracles, ils seraient moins répréhensibles de n'avoir pas cru en lui; mais ils sont inexcusables, parce que ses prodiges se sont opérés sous leurs yeux. — On peut encore donner cette explication : Si vous étiez aveugles dans votre estime, c'est-à-dire si, remarquant ou supposant que vous êtes aveugles, vous reconnaissiez votre faute et votre infirmité, imploriez le pardon et réclamiez le médecin, vous n'auriez plus de péché; car je suis venu le détruire par la grâce conférée seulement aux âmes humbles qui ne présument point d'elles-mêmes; mais parce que vous dites; Nous sommes clairvoyants, parce que prétendant être sages et prudents, vous ne demandez ni pardon, ni médecin, votre péché demeure, il ne sera point remis, et vous resterez dans l'aveuglement de votre infidélité.
180-181
Dans un sens mystique, cet aveugle de naissance représente le genre humain qui tient sa cécité d'Adam dont nous sommes tous nés aveugles quant à l'âme. Le péché de désobéissance a produit cet aveuglement spirituel dans le premier homme, qui nous a transmis comme héritage la mort avec la faute dont elle est la conséquence. Ainsi, quiconque naît avec cette tache originelle est aveugle, parce que cette souillure entraîne avec elle la privation de la vue de Dieu. Ce grand aveugle de naissance qui s'appelle le genre humain, le Sauveur l'a illuminé en venant dans le monde; pour cela, il a répandu sa salive sur la terre ( spuit in terram ), en associant sa divinité à l'humanité; de cette salive détrempée avec la terre, il a fait du limon ( lutum fecit ), c'est-à-dire lui qui était Dieu s'est fait homme. La salive, en effet, gui découle de la tête, signifie le Verbe gui procède du Père éternel, premier principe de toutes choses; elle figure aussi la Sagesse qui sort de la bouche du Très-Haut; la terre marque la chair ou la nature humaine que s'est unie la seconde personne divine. De ce limon Jésus a enduit les yeux de l'aveugle, c'est-à-dire il a déposé la foi au mystère de l'Incarnation dans l'esprit du genre humain, lorsque par sa prédication il l'a rendu catéchumène, en l'initiant à sa doctrine; après avoir ainsi disposé le pécheur, il l'a envoyé à la piscine pour y être lavé et éclairé, en d'autres termes, pour y être baptisé et recevoir dans le baptême une pleine illumination. De là le nom d'illumination que saint Denis ( livre de eccles. hierar. ) donne à ce premier sacrement. Il est figuré par la piscine de Siloé ou de l'envoyé, parce que tous doivent être baptisés dans le Christ, envoyé du Père céleste afin de nous purifier des souillures et nous délivrer des ténèbres du péché. Celui-là donc qui, au commencement, avait formé l'homme du limon, l'a réformé au moyen de la même matière; et c'est ce qu'il a signifié, lorsque, mêlant de la terre avec sa salive, il en a oint les yeux de l'aveugle, comme pour dire : C'est moi qui, prenant un peu de poussière, ai façonné le premier homme.
181-182
Dans la guérison de l'aveugle, on trouve encore une image de la conversion du pécheur qui est lui-même aveugle spirituellement; car le péché voile et obscurcit les yeux de l'âme. Cette cécité spirituelle peut être produite par trois causes différentes : par la poussière de la cupidité terrestre, ou par le feu de la concupiscence charnelle, ou bien par l'enflure de l'orgueil. Souvent aussi il arrive que le pécheur, soit par habitude du vice, soit par endurcissement de cœur, soit enfin par illusion du démon, ne voit pas son péché parce qu'il ne veut pas y réfléchir, ou ne regarde point comme péché ce qui l'est véritablement. Saint Grégoire dit à ce propos : « Quand l'homme a eu le malheur de tomber dans une faute grave, le démon lui suggère de ne point faire pénitence, de ne point confesser son crime; il lui dit intérieurement qu'il s'agit d'une chose légère et insignifiante; il lui représente la miséricorde infinie de Dieu, et lui promet une longue carrière, afin de le faire persévérer dans le mal; il le porte ainsi à mépriser le Seigneur et à désespérer de lui-même afin de l'entraîner à sa perte éternelle. »
Pour guérir le pécheur de son aveuglement spirituel le concours de trois choses est indispensable; il faut l'impulsion de la grâce prévenante, la componction du cœur repentant, et la confession sincère des péchés. Telles sont les trois conditions que Jésus-Christ a représentées par ordre dans la guérison de l'aveugle-né. Il a signifié la première condition, lorsqu'il vint vers ce pauvre infirme et le regarda avec une tendre compassion; image de la grâce prévenante qui est avant tout nécessaire pour déterminer la conversion du pécheur. Par lui-même, l'homme peut tomber dans le péché, mais il ne saurait se relever par ses seules forces et sans un secours surnaturel; et si Dieu ne le regarde en pitié, il y demeurera éternellement.
182-184
La seconde condition nécessaire pour convertir le pécheur a été figurée par le Sauveur, lorsque, crachant par terre, il fit avec sa salive un peu de boue dont il enduisit les yeux de l'aveugle. Ainsi que nous l'avons dit, la salive est un symbole de la Sagesse ou du Verbe divin, comme la terre est celui de la chair ou de l'être humain. Or ces deux choses sont réunies dans la personne de Jésus-Christ. Cet Homme-Dieu est le remède infaillible de notre aveuglement spirituel, si nous savons l'appliquer sur les yeux de notre cœur, en reconnaissant le souverain bien que nous avons offensé et l'état déplorable où nous sommes réduits par le péché. Ainsi, le limon béni du Christ est appliqué sur le vil limon du pécheur, de manière à produire en nous la véritable componction et par suite l'illumination parfaite. On peut obtenir cet heureux résultat, avec le secours de la grâce, par les sept considérations suivantes : 1° Il faut examiner les péchés dont on est coupable, pour concevoir combien ils sont nombreux, énormes et honteux. On découvre leur multitude en recherchant le bien qu'on a omis et le mal qu'on a fait par pensée, par parole et par l'action des cinq sens, contre les dix commandements, les sept sacrements et les lois de l'Église, enfin dans les œuvres de miséricorde. À cette vue, que le coupable s'écrie : Mes péchés, Seigneur, se sont multipliés au delà des grains de sable gui sont sur le bord de la mer ( Orat. Manas. ). Puis, en voyant la malice et la grièveté de ses innombrables fautes qui ont outragé la suprême Majesté, qu'il répète avec l'enfant prodigue : Mon Père, j'ai péché contre le ciel et contre vous, je ne suis plus digne d'être appelé votre enfant ( Luc 15 ). 2° Il faut compter le temps qu'on a perdu, calculer les jours, les mois, les années qu'on a vainement employés à toute autre chose qu'à la gloire de son Créateur; car, comme le dit saint Bernard, tout le temps qui n'est pas consacré au service de Dieu est perdu. 3° Le pécheur doit considérer l'excellence et la beauté de son âme, cette créature si noble formée à l'image et à la ressemblance de Dieu, et qu'il a souillée, traînée dans la fange du vice. 4° Il doit méditer sur l'immensité des grâces et des biens qu'il a perdus par sa faute et par sa négligence; car le Seigneur est toujours disposé à répandre ses faveurs et ses bienfaits sur ceux qui s'en rendent dignes; mais, hélas ! combien peu travaillent à les mériter. 5° Il doit se représenter la colère redoutable du Tout-Puissant qu'il a provoquée par son indifférence et son ingratitude. 6° Il doit réfléchir aux peines qu'il a encourues par ses iniquités, peines multiples, affreuses et éternelles. 7° Enfin il doit penser à la gloire céleste qu'il a perdue, gloire inappréciable et infinie, pour la jouissance de laquelle, au témoignage de saint Augustin, il faudrait mépriser et fouler aux pieds tous les biens et tous les plaisirs du monde, dût-on ne la posséder qu'une heure. Après avoir fait ces diverses considérations, celui qui ne se sentirait pas pénétré d'une amère contrition aurait un cœur plus dur que la pierre.
184-185
La troisième condition nécessaire pour guérir l'aveuglement spirituel est l'aveu sincère des fautes commises, et Jésus l'a signifiée lorsqu'il envoya l'aveugle-né se laver dans la piscine de Siloé. Dieu, il est vrai, remet le péché, aussitôt que le coupable en conçoit du repentir; il l'oblige néanmoins d'en faire l'accusation au prêtre, son ministre et son représentant; et l'absolution que ce dernier confère au pécheur rétablit en lui la pureté baptismale, comme le déclare saint Augustin. Lorsque les trois conditions précédentes ont été remplies, le pécheur est entièrement guéri de sa cécité spirituelle, et il doit alors en toute humilité adorer Dieu et lui rendre grâces de tous les bienfaits qu'il en a reçus. Le signe certain qu'il a recouvré la lumière intérieure et surnaturelle, c'est s'il a une connaissance claire et distincte de Dieu et de lui-même. Nous connaissons Dieu ici-bas, quand nous voyons sa puissance et sa bonté infinies. La vue de sa puissance souveraine produit en nous un sentiment de crainte profonde qui nous éloigne du mal, et la vue de son immense bonté excite en nous un sentiment de vive affection qui nous porte au bien. D'un autre côté, quand nous nous connaissons bien nous-mêmes, nous apercevons nos innombrables défauts, et cette considération fait naître en nous l'humilité qui est la mère de toutes les autres vertus. Il est évident, d'après cela, que la double connaissance de Dieu et de nous-mêmes constitue la véritable base de notre salut et de notre perfection.
185-186
Profitons du temps précieux qui nous est accordé en ce monde pour travailler à notre conversion; ne l'employons pas à la vanité, de peur qu'à l'exemple des Juifs obstinés, nous ne demeurions dans cet aveuglement funeste qui nous conduirait à notre perte éternelle. Saint Chrysostôme dit à ce propos ( Homélie 57 in Jean ) : « Le Seigneur vous a donné la vie présente pour que vous le serviez, et vous la dissipez en futilités. Lorsque vous dépensez un peu d'argent vous en êtes affligé, mais vous restez insensible lorsque vous sacrifiez des jours entiers aux œuvres de Satan. Tous vos instants devraient être consacrés à des exercices religieux et à de bonnes actions, tandis que vous les occupez par de vaines conversations, par des contestations frivoles ou des plaisirs sans fruit. Sachez-le bien ! si vous perdez de l'or, vous pouvez le retrouver, mais vous ne pouvez réparer le temps que vous consumez inutilement. Si nous n'usons pas convenablement des courts moments qui nous sont laissés, que ferons-nous après être sortis de ce monde ?… Ce n'est pas sans un dessein de miséricorde que le Seigneur a circonscrit dans d'étroites limites notre carrière mortelle. Mais, ô folie ! ô aveuglement ! vous vous désolez et vous vous plaignez de cette brièveté comme d'un malheur, tandis que vous devriez y trouver un puissant motif de consolation et de reconnaissance; car, par ce moyen, la Providence divine allège et diminue nos épreuves et nos travaux, afin de nous accorder plus promptement un repos sans fin et une récompense sans borne. » Ainsi parle saint Chrysostôme.
⁂
Traduction Française Des Oeuvres Complètes De Saint Jean Chrysostome Sous La Direction De M. Jeannin, tomeX, Commentaire sur l'Épître aux Éphésiens, 1863.
1. Il y avait déjà, paraît-il, au temps de nos pères, des hommes qui paralysaient les mains du peuple, qui réalisaient la parole d'Ezéchiel, ou plutôt faisaient œuvre de faux prophètes, qui, pour une poignée d'orge, dénigraient Dieu devant son peuple, comme le font encore, à ce que je crois, certains hommes d'aujourd'hui. Nous arrive-t-il de dire que celui qui aura appelé son frère fou ira dans l'enfer : vraiment, disent les uns, celui qui aura appelé son frère fou ira en enfer ? Non, répond-on. Venons-nous à dire que l'avare est idolâtre, ils dénigrent encore cette parole, en la taxant d'exagération : et de la même manière, ils font bon marché de tous les préceptes. C'est à ces hommes que saint Paul fait allusion dans ce passage de son épître aux Ephésiens, lorsqu'il dit : « Car sachez comprendre qu'aucun fornicateur, ou impudique, ou avare, ce qui est une idolâtrie, n'a d'héritage dans le royaume du Christ et de Dieu » ; et qu'il ajoute : « Que personne ne vous séduise par de vains discours ». Les vains discours dont il parle sont ceux qui plaisent sur le moment, et que les faits démentent : car c'est en cela que consiste la séduction. « Car c'est pour ces choses que vient la colère de Dieu sur les fils de la défiance ». Pour ces choses, c'est-à-dire, la fornication, l'avarice, l'impudicité, ou pour ces vices et en même temps pour la séduction, puisqu'il y a des séducteurs. En disant « Fils de la défiance » : il désigne les incrédules déclarés, ceux qui ne croient pas en lui.
527-528.
« N'ayez donc point de commerce avec eux. Car autrefois vous étiez ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur ( 7, 8 ) ». Voyez quelle sagesse dans ses exhortations : d'abord il a fait intervenir le Christ pour prêcher l'amour mutuel, et le respect de la justice : il a recours maintenant aux supplices de l'enfer. « Car autrefois vous étiez ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur ». Il dit de même, dans l'épitre aux Romains : « Quel fruit avez-vous donc tiré alors des choses dont vous rougissez maintenant ( 6, 21 ) » ?. Et il leur rappelle leur ancienne perversité. Cela revient à dire : Songez à ce que vous étiez jadis, à ce que vous êtes devenus, ne retournez pas à vos anciens vices, ne manquez pas de respect à la grâce de Dieu. « Vous étiez autrefois ténèbres, mais maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur » : ce n'est pas votre vertu, c'est la grâce de Dieu qui a opéré ce changement ; en d'autres termes : Autrefois vous méritiez le sort commun, mais il n'en est plus ainsi. « Marchez donc comme des enfants de lumière ». Qu'est-ce à dire : « Enfants de lumière ? » La suite le montre : Car le fruit de l'Esprit consiste en toute bonté, justice et vérité ; examinant ce qui est agréable à Dieu ( 9, 40 ) ».
« En toute bonté ». Ceci s'adresse aux violents, aux emportés. « Justice » ; ceci regarde les avares. « Vérité » ; voilà pour les faux plaisirs. Évitez les pratiques dont j'ai parlé, veut-il dire, et suivez une conduite tout opposée. « En toute ». Autrement dit, il faut en toute chose produire des fruits spirituels. « Examinant ce qui est agréable à Dieu ». Donc les pratiques dont il a été question ne conviennent qu'à des esprits puérils, sans maturité. « Ne vous associez point aux œuvres infructueuses des ténèbres, mais plutôt réprouvez-les ; car ce qu'ils font en secret est honteux même à dire. Or tout ce qui est répréhensible se découvre par la lumière ( 11-13 ) ». Il a dit : « Vous êtes lumière ». Or, la lumière découvre les choses accomplies dans les ténèbres. Ainsi donc, si vous êtes vertueux et irréprochables, les méchants ne pourront rester cachés. De même que la lumière d'une lampe se projette sur toutes les personnes présentes et empêche les voleurs d'entrer : de même, si votre lumière brille, les méchants seront confondus. Il faut donc confondre les coupables. Mais alors, pourquoi est-il écrit : « Ne jugez point, afin que vous ne soyez pas jugés » ( Matth. 7, 1 ) ? Paul ne dit pas condamner, mais confondre, c'est-à-dire corriger. Quant au précepte « Ne jugez point », il concerne les petits péchés. Voyez ce qui suit : « Pourquoi vois-tu la paille qui est dans l'œil de ton frère, et ne remarques-tu pas la poutre qui est dans ton œil ? » Voici le sens de ces paroles : Ainsi qu'une plaie, tant qu'elle reste invisible et cachée, et exerce ses ravages à l'intérieur, n'est l'objet d'aucun soin, de même le péché, tant qu'il demeure ignoré, se commet hardiment à la faveur de cette espèce de ténèbres ; mais quand il est découvert, la lumière paraît : la lumière n'est pas le péché ( comment cela se pourrait-il ? ), mais le pécheur. En effet, quand il s'est vu dénoncé, réprimandé, qu'il s'est repenti, qu'il a obtenu rémission, est-ce que ses ténèbres ne sont pas dissipées par vos soins ? N'avez-vous pas guéri sa blessure ? N'avez-vous pas converti en production sa stérilité ? Voilà ce que veut dire Paul, ou encore : Votre vie, se passant au grand jour, est lumière ; car nul ne cache sa vie, quand elle est irréprochable : cacher une chose, c'est vouloir l'ensevelir dans les ténèbres. « De là ces paroles : Réveille-toi, toi qui dors, lève-toi du milieu des morts, et le Christ répandra sur toi sa lumière ( 14 ) ». Ces expressions : Mort et endormi, désignent le pécheur : car il sent mauvais comme les morts ; il est impuissant comme l'homme endormi : comme lui, il ne voit rien, il rêve, il fait des songes. Les uns lisent : « Tu toucheras le Christ » ; les autres : « Le Christ répandra sur toi sa lumière ». C'est plutôt ceci : Renoncez au péché, et vous pourrez voir le Christ : « Car celui qui fait le mal, hait la lumière, et ne va pas vers la lumière » ( Jean 3, 20 ). Donc, celui qui ne fait pas le mal, va vers elle.
528-529.
2. Mais Paul ne dit pas cela seulement pour les incrédules : beaucoup de croyants ne sont pas moins attachés à leurs vices que les incrédules ; quelques-uns mêmes, beaucoup plus. À eux aussi, il est donc nécessaire de leur dire : « Éveille-toi, toi qui dors : lève-toi a du milieu des morts, et le Christ répandra sur toi sa lumière ». À eux aussi s'applique la parole : « Dieu n'est point le Dieu des morts, mais des vivants » ( Matthieu 22, 32 ). Vivons donc, s'il n'est pas le Dieu des morts. — Mais il y a des gens qui voient une hyperbole dans ce passage : « Avare, ce qui est une idolâtrie ». Ce n'est pas une hyperbole, mais l'expression de la vérité. Comment ? de quelle façon ? Parce que l'avare s'éloigne de Dieu, tout comme l'idolâtre. Et pour vous convaincre que ce ne sont point ici des paroles en l'air, rappelez-vous cette sentence du Christ : « Vous ne pouvez servir Dieu et Mammon » ( Matth. 6, 24 ). Servir Mammon, c'est renoncer au service de Dieu : ceux qui renient son autorité pour se faire les esclaves d'un métal inanimé, sont manifestement idolâtres. Mais je n'ai pas façonné d'idole, diront-ils, je n'ai pas érigé d'autel, sacrifié de victimes, répandu de vin en forme de libations : loin de là, je suis venu à l'Église, j'ai élevé les mains vers le Fils unique de Dieu ; je participe aux sacrements, je m'associe aux prières, je remplis pour ma part tous les devoirs du chrétien. Comment donc peut-on dire que j'adore les idoles ? Et voilà justement ce qu'il y a de plus étonnant : c'est que connaissant par expérience et pour y avoir goûté la bonté divine, instruit de la charité du Seigneur, vous ayez quitté ce maître charitable pour un cruel tyran, et que, tout en feignant de rester son serviteur, vous vous soyez, en réalité, soumis au joug pesant et intolérable de l'avarice. Jusqu'ici vous ne m'avez rien dit de vos bonnes œuvres, vous ne m'avez parlé que des présents du Seigneur. Dites-moi, je vous en prie, à quoi reconnaissons-nous quelqu'un pour soldat ? Est-ce en le voyant faire partie du cortège du roi, recevoir de lui sa subsistance et compter parmi ses gens ; ou bien, en le voyant faire preuve d'un vrai zèle pour sa personne ? Que si, tout en feignant de lui rester attaché, il travaille en réalité pour l'ennemi, c'est, à nos yeux, une plus mauvaise action que de déserter ouvertement le service du monarque pour passer dans le camp ennemi.
Et vous, vous manquez de respect à Dieu tout comme un idolâtre, non pas seulement par vos paroles à vous, mais par celles de vos innombrables victimes : cependant, on prétend que ce n'est pas de l'idolâtrie. Quand les païens disent : Ce chrétien qui est avare, ce chrétien-là n'offense pas seulement Dieu par ses actions, mais encore par les paroles que sa conduite inspire fréquemment à ses victimes ; que si elles se taisent, il ne faut en faire honneur qu'à leur piété. Les faits ne confirment-ils pas ce que je vous dis ? Qu'est-ce, en effet, qu'un idolâtre, sinon un homme qui a coutume d'adorer ses passions, au lieu de les dominer ? Par exemple, quand nous accusons les païens d'adorer des idoles : Non, répondent-ils, nous adorons Vénus, nous adorons Mars. Et quand nous demandons : Qu'est-ce que cette Vénus ? les plus graves d'entre eux répondent : La volupté. Et Mars ? La colère. Eh bien ! vous, vous adorez Mammon ; et qu'est-ce que Mammon ? L'avarice. Et vous l'adorez ? Nous ne l'adorons pas, répondez-vous. Comment ? Est-ce à dire que vous ne vous prosternez point ? Mais vous lui rendez de bien autres hommages par vos actions et vos démarches : c'est là une adoration bien plus réelle. Voulez-vous en être sûrs ? Demandez-vous quels sont les plus zélés adorateurs de Dieu, ceux qui se bornent à prendre part aux prières, ou ceux qui font sa volonté ? Il est clair que ce sont ces derniers. Il en est de même pour Mammon : ceux qui font sa volonté sont ses plus zélés adorateurs.
D'ailleurs, les païens qui adorent les passions, peuvent être eux-mêmes exempts de passions ; on peut trouver des serviteurs de Mars qui sachent réprimer en eux la colère : il n'en est pas de même pour vous, la passion vous subjugue. Vous ne lui sacrifiez pas de brebis ? Non, mais vous lui immolez des hommes, des âmes raisonnables ; vous faites mourir les uns de faim, vous poussez les autres à blasphémer. Nulle frénésie ne saurait atteindre à une pareille immolation. Qui jamais a vu sacrifier des âmes ? L'autel de l'avarice est abominable. Approchez de ceux des idoles : vous les trouverez imprégnés du sang des chevraux et des bœufs. Venez à l'autel de l'avarice, vous sentirez une forte odeur de sang humain. On n'y brûle pas des ailes d'oiseaux ; il n'en sort ni vapeur ni fumée : ce sont des êtres humains qui y périssent. Les uns, en effet, se précipitent dans des gouffres ; d'autres se pendent, d'autres se coupent la gorge. Voyez-vous quelles inhumaines et barbares immolations ? C'est peu encore : il faut à l'autel de l'avarice, outre le corps, l'âme de l'homme. Car il est aussi pour l'âme un genre d'immolation approprié à sa nature ; il y a une mort de l'âme, comme une mort du corps. « L'âme qui pèche, mourra », est-il écrit ( Ezéchiel 1, 8, 4 ). La mort de l'âme n'est point comparable à celle du corps, elle est autrement affreuse. L'une, en séparant l'âme du corps, délivre celui-ci de beaucoup de tracas et de fatigues, et envoie l'autre dans un séjour de lumière ; à la longue, le corps lui-même, dissous et réduit en poussière, se recompose pour une existence impérissable, et rejoint l'âme qui l'a quitté.
529-530.
3. Voilà pour la mort corporelle. Celle de l'âme est faite pour exciter l'horreur et le frisson. Ce n'est pas, comme celle du corps, une dissolution suivie d'un passage dans un autre séjour : rattachée à un corps impérissable, l'âme est précipitée dans le feu inextinguible. Telle est la mort de l'âme. S'il y a une mort de l'âme, il y a aussi une immolation de l'âme. En quoi consiste l'immolation du corps ? À être frappé de mort, et soustrait à l'opération de l'âme. Et l'immolation de l'âme ? c'est encore une mort qui en résulte. De même que le corps périt, quand l'âme le sèvre de son opération : ainsi l'âme périt, quand elle reste privée de l'opération de l'Esprit-Saint. Telles sont surtout les immolations qui ont lieu sur l'autel de l'avarice : il ne lui suffit pas d'être arrosé du sang des hommes ; il faut, pour étancher sa soif, que l'âme aussi soit sacrifiée ; il faut qu'il reçoive deux âmes en offrande, celle du sacrificateur et celle de la victime. Car le sacrificateur est le premier sacrifié ; il est mort au moment où il tue ; et sous les coups de ce mort tombe un vivant : car les blasphèmes que celui-ci profère, ses invectives, ses récriminations, n'est-ce point pour une âme autant de plaies incurables ? Voyez-vous que ce n'était pas une hyperbole ?
Voulez-vous encore une autre preuve pour vous convaincre que l'avarice est bien une idolâtrie, et quelque chose de pire que l'idolâtrie ? Les idolâtres adorent les créatures de Dieu : « Ils vénérèrent et servirent la créature plus que le Créateur » ( Rom. 1, 25 ). Vous, vous adorez votre propre créature. Car ce n'est pas Dieu qui a créé l'avarice : c'est votre cupidité insatiable qui l'a imaginée. Et voyez quelle folie, quelle dérision ! Ceux qui adorent les idoles, respectent ce qu'ils adorent ; si quelqu'un en médit, les injurie, ils prennent leur défense ; mais vous, je ne sais quelle ivresse vous pousse à adorer une chose, qui, loin d'être à l'abri du reproche, est pleine d'impiété. Vous êtes donc pires que les idolâtres : car vous ne pouvez prétendre pour votre justification que l'objet de votre culte n'est pas mauvais. Sans doute ils sont inexcusables : mais vous l'êtes encore bien davantage, vous qui ne cessez d'accuser l'avarice, de vous déchaîner contre ses adorateurs, ses serviteurs, ses fidèles. Si vous le voulez, nous examinerons ensemble l'origine de l'idolâtrie. Un sage raconte qu'un homme riche, désolé de la mort prématurée de son fils, et inconsolable dans sa douleur, fit faire, pour soulager son deuil, une image de celui qu'il avait perdu ; et qu'à force de contempler ce portrait inanimé, il s'imaginait voir revivre son enfant dans cette figure. Des complaisants, qui se faisaient un Dieu de leur ventre, honorant cette image pour flatter le père, poussèrent cette pratique jusqu'à l'idolâtrie. L'idolâtrie eut donc pour principes la faiblesse d'âme, une habitude déraisonnable, et l'avidité.
Il n'en est pas ainsi de l'avarice : elle provient aussi de la faiblesse, mais d'une faiblesse pire ; il ne s'agit point ici d'un fils perdu, d'un deuil à consoler, de flatteries décevantes. De quoi donc ? Je vais vous le dire. Caïn frustra Dieu, gardant pour lui-même ce qui était dû au Seigneur, il lui offrit ce qu'il devait conserver, et le mal commença au préjudice de Dieu. En effet, si nous lui appartenons nous-mêmes, à plus forte raison faut-il en dire au tant des prémices de nos biens. La concupiscence se porta ensuite sur les femmes : « Ils virent les femmes des hommes, et ils tombèrent dans la concupiscence » ( Gen. 6, 2 ) ; après quoi, elle se tourna vers les richesses. En effet, vouloir l'emporter sur autrui dans la possession des biens charnels, cela n'a pas d'autre principe que le refroidissement de la charité ; la cupidité n'a pas d'autre source que l'orgueil, la haine des hommes et le mépris. Ne voyez-vous pas combien la terre est grande ? comment l'air et le ciel occupent bien plus d'espace qu'il ne serait nécessaire ? C'est pour éteindre en vous la cupidité, que Dieu a donné tant d'extension à des choses créées : néanmoins, vous persistez dans vos rapines ; on vous dit que l'avarice est une idolâtrie, et vous ne frissonnez pas ? Voulez-vous devenir maître de la terre entière ? Mais l'héritage du ciel ne vous est-il pas promis, à condition que vous vous priverez ?
530-531
4. Dites-moi, si l'on vous donnait la faculté de tout posséder, refuseriez-vous ? Eh bien ! il ne tient qu'à vous maintenant, si vous le voulez. On voit des gens qui gémissent, quand il faut faire l'abandon de leur fortune, et qui préféreraient l'avoir mangée, plutôt que de la voir passer entre les mains d'autrui. Je ne puis vous guérir de cette faiblesse, car c'en est une : mais, tout au moins, par votre testament, instituez le Christ pour votre héritier. Vous auriez dû lui donner de votre vivant, c'eût été la marque d'une volonté droite : du moins que la nécessité vous rende généreux. Si le Christ nous a prescrit de donner aux pauvres, c'est pour que nous vivions en sages, pour que nous apprenions à mépriser les richesses, à dédaigner les choses terrestres. Ce n'est plus mépriser les richesses que d'en faire l'abandon à tel ou tel quand on meurt et qu'on cesse d'en être maître ; ce n'est point par libéralité que vous donnez alors, mais par nécessité : le bienfaiteur, c'est la mort, et non pas vous. Une telle conduite n'est pas celle de l'affection, mais celle de la haine. Mais, tout au moins, codez à cette extrémité, corrigez-vous à cette heure suprême. Comptez vos usurpations, vos rapines, et rendez le tout au quadruple ; c'est ainsi que vous vous justifierez devant Dieu. Mais il en est qui poussent la démence et l'aveuglement au point de ne pas comprendre, même alors, quel est leur devoir : ils agissent en tout comme s'ils se proposaient de rendre le jugement de Dieu plus sévère à leur égard. Voilà pourquoi notre bienheureux dit : « Marchez comme des enfants de lumière ». Or, c'est l'avare surtout qui vit dans les ténèbres, qui répand une nuit épaisse sur tout le monde. Et encore : « Ne vous associez point aux œuvres infructueuses des ténèbres, mais plutôt réprouvez-les ; car ce qu'ils font en secret est honteux même à dire. Or tout ce qui est repréhensible se découvre par la lumière ».
Écoutez, je vous prie, vous tous qui craignez de vous exposer gratuitement à la haine ! Cet homme dépouille son prochain, et vous ne le confondez pas, de peur de vous attirer sa haine ? Mais ce n'est pas là s'exposer gratuitement à la haine : c'est justement que vous reprendriez le coupable, et vous craignez d'en être haï ? Reprenez votre frère, encourez l'inimitié du prochain, pour l'amour du Christ, pour l'amour du prochain lui-même : arrêtez-le dans sa course vers l'abîme. Le faire asseoir à notre table, le combler de bonnes paroles, de salutations, de plaisirs, ce n'est pas l'amitié. Voilà les dons que nous devons faire à nos amis, pour dérober leur âme à la colère de Dieu : quand nous les voyons plongés dans la fournaise de l'iniquité, relevons-les. Mais il est incorrigible, dira-t-on. Eh bien ! vous, faites ce qui est en votre pouvoir, et vous voilà justifié devant Dieu. Ne cachez pas le talent : si la parole, si une langue, une bouche vous ont été données, c'est pour que vous corrigiez le prochain. Les brutes seules ne songent pas au prochain, ne s'occupent que d'elles-mêmes : mais vous, qui nommez Dieu votre père, et frère votre prochain, quand vous voyez ce frère commettre péché sur péché, vous faites passer avant son intérêt le désir de lui complaire ? N'en faites rien, de grâce. Rien ne prouve mieux l'amitié, que de ne pas laisser faillir ses frères. Vous les voyez haïr ? réconciliez-les. Vous les voyez commettre l'injustice ? arrêtez-les. Vous les voyez opprimés ? défendez-les : ce n'est pas à eux, c'est à vous-même que vous rendez service. Si nous sommes amis, c'est pour nous entr'aider. Les paroles d'un ami ne seront pas reçues comme celles du premier venu : un inconnu, on s'en défiera peut-être, et d'un prédicateur pareillement ; mais non d'un ami.
« Car ce qu'ils font en secret est honteux même à dire. Or, tout ce qui est répréhensible se découvre par la lumière ». Que veut-il dire ici ? Il veut dire que parmi les péchés, les uns sont secrets, les autres publics ; mais il en sera autrement dans l'état dont il parle : car il n'y a personne qui n'ait conscience de ses péchés. Voilà pourquoi il dit : « Or tout ce qui est repréhensible se découvre par la lumière ». Mais quoil dira-ton, est-ce que ceci ne regarde point également l'idolâtrie ? Non : c'est de la conduite et des péchés qu'il est question. « Car tout ce qui se découvre est lumière ». Je vous en conjure donc, n'hésitez point à reprendre, et ne vous fâchez pas quand on vous reprend. Car tout ce qui s'accomplit dans l'ombre se fait avec plus de sécurité : or, la présence de beaucoup de témoins produit l'effet de la lumière. Faisons donc tous nos efforts pour écarter les causes de mort qui menacent nos frères, pour dissiper les ténèbres, pour faire luire ici-bas le soleil de la justice. S'il y a beaucoup de flambeaux, le chemin de la vertu nous sera plus aisé ; et ceux qui sont dans les ténèbres seront plus facilement surpris, grâce à cette lumière qui dissipera l'obscurité. Sinon, il est à craindre que nous ne soyons nous-mêmes plongés dans la nuit, le voile épais des ténèbres et des péchés venant à triompher de la lumière et à en chasser la clarté. Croyons donc qu'en obligeant aujourd'hui nous nous rendons service à nous-mêmes ; et ainsi nous louerons dans toute notre conduite le Dieu de bonté, par la grâce et la charité de son fils unique, avec qui gloire, puissance, honneur au Père et au Saint-Esprit, maintenant et toujours, et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il.
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La Passion de Tullins
Pélerinage diocésain à Lourdes.
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